dimanche 8 janvier 2012

Quelques commentaires et réflexions du Pr Dialla Konaté.


Quelques commentaires et réflexions

Salut à toutes et à tous


Je voudrais remercier nos amis, nos sœurs et nos frères qui prennent le temps de partager avec nous les messages et autres communiqués de partis ou de candidats déclarés ou susceptibles de l'être, à l'élection présidentielle attendue en cette année 2012.
A titre personnel je voudrais rapidement réagir ici à la fois au discours de nouvel du Président de la République et à ces différents messages.

Deux motifs de satisfaction venant du monde de la presse
En premier lieu je voudrais dire ma satisfaction personnelle et mes félicitations à l'endroit de la presse malienne d'une façon générale et à l'endroit de la Cellule de Communication de la Présidence, en particulier. La presse malienne, malgré tous les problèmes que nous connaissons et que nous déplorons, est devenue l'une des plus respectables en Afrique Francophone. Attention : je ne suis pas entrain de dire que la presse malienne est parfaite. On peut être en désaccord avec le contenu d'un article; on peut trouver qu'un article est terriblement mal écrit, on peut même douter de l'authenticité et de l'honnêteté professionnelle d'un article mais on constate que la presse malienne est très responsable dans son langage aussi bien en traitant des hommes politiques d'un camp que de l'autre qu'en traitant de questions sensibles à incidence sociale. Il faut en même temps saluer le sang-froid des femmes et hommes publics d'avoir évité de porter systématiquement plainte contre les journaux, même si, des fois, cela peut se comprendre. Lorsque des gens, dans le monde disent: "je crois à cette histoire parce que la presse malienne l'a écrite", cela est un honneur pour nous tous mais, en même temps, confère une responsabilité écrasante à la presse malienne représentée par ses organisations professionnelles. J'espère que chaque année, la presse malienne se comportera de façon à mériter ce statut.
Dans le même sens, la Cellule de Communication de la Présidence a fait un bond technologique que nous devons apprécier. Cette Cellule a donné une visibilité globale à la Présidence de la République du Mali et à ses activités, autant qu'elle le peut. Elle partage, au quotidien, l'information présidentielle avec tous les maliens, en utilisant les derniers outils technologiques, en ne regardant jamais si le bénéficiaire est critique ou non des positions gouvernementales. Le travail de ce bureau a déterminé un modèle et un standard dans la communication présidentielle; l'obligation sera pour les successeurs de ceux qui y travaillent actuellement de ne pas tomber en dessous de ce standard. Nous devons saluer cette cellule.
Le contenu du message présidentiel du nouvel an
Je vais m'arrêter sur ce que je considère comme une erreur à éviter à l'avenir. Il ne s'agit pas d'ennuyer le Président de la République mais il s'agit de dire à ses conseillers et autres responsables gouvernementaux que le travail qu'ils font et mettent dans la bouche du Président n'est pas à la hauteur de ce qu'il faut.
Je ne rêve plus mais je m'attendais à une clarification de la position du gouvernement sur l'école. Plus encore je m'attendais à un pré-bilan dans le domaine économique. Le discours du Président s'est contenté d'aligner une liste de réalisations en matière d'infrastructure. C'est bien. Mais ce n'est pas cela que l'on appelle la politique économique. Une infrastructure, surtout si elle est réalisée à l'aide de prêts ou de dons est un engagement sur l'avenir, une charge et doit s'accompagner d'une création de richesse. Par exemple un pont peut nécessiter annuellement 20% de son coût en entretien. Si on ne peut couvrir ce coût (que les étrangers ne viendront pas couvrir) alors ce pont sera une désolation ; très rapidement.
Parler de la politique économique c'est expliquer comment on a mis et comment on va mettre des ressources à la disposition de telle ou telle partie de nos populations pour créer de la richesse ou en acquérir. Expliquer la politique économique, c'est expliquer comment, par l'impôt, on va reprendre des ressources à telle partie privilégiée de la population pour améliorer la qualité de vie de telle autre. Construire un pont ou une route c'est bien. Mais en termes strictement économiques, la façon dont cela se fait actuellement au Mali c'est transformer le Mali en une extension du marché intérieur chinois pour créer des emplois en Chine et créer de la richesse en Chine en faisant travailler les forces productives chinoises. Tant mieux pour la Chine que je ne critique pas. Mais je critique les responsables maliens pour manquer de me convaincre en quoi ces ponts et ces routes permettent d'atteindre les objectifs nationaux de l'économie qui sont: permettre à chaque malien de contribuer à créer de la richesse et d'acquérir la part de ces richesses qui sont utiles et nécessaires à son bien-être et au bien-être de sa famille. Le discours du Président n'a donc pas parlé de la politique économique du gouvernement. C'est dommage. La colonisation avait fait l’apologie des catalogues mentionnant un dispensaire par-ci, une route par-là comme la preuve qu’elle « apportait bel et bien la civilisation aux nègres ». Aimé Césaire a bien mis en garde les gouvernements africains contre la tentation facile de dresser, à l’image du colonisateur, « des catalogues d’éléphants blancs » plutôt que d’améliorer réellement les conditions de vie des populations africaines par l’application de politiques économiques imaginatives et de progrès. Si « les éléphants blancs » devaient être célébrés, si le mérite de déplacer la montagne doit revenir à celui qui a déplacé la première pierre alors il faut considérer que la colonisation vaut mieux que les gouvernements africains plaçant la gloire dans des catalogues. C’est quand même la colonisation qui a déplacé la première pierre de la montagne en créant la première école, en créant le premier dispensaire, en créant la première route bitumée. Je voudrais, par-là, mettre au pilori ceux de ses collaborateurs qui transforment le discours d’un président de la république en un catalogue « d’éléphants blancs ». Ceci dit, le Ministre actuel, M. Bouare en charge de l’Economie et des Finances, par sa sobriété me semble être un ministre sérieux, il est même, à mon décompte, l’un des deux ou trois ministres maliens méritant attention.

La communication politique des candidats à l'élection présidentielle
J'ai bien l'impression que chaque candidat à l'élection veut foncer tête baissée sans nécessairement s'appuyer sur des projets politiques crédibles. Les déclarations que j'ai lues jusque-là sont des déclarations générales avec des phrases qui ne permettent pas de savoir ce qu'ils vont faire ou ce qu’ils ne vont pas faire. Une phrase du genre "il faut soutenir l'agriculture et le monde rural" ou du genre "il faut soutenir l'éducation", en tant que telle, n'a aucun sens, c'est juste une phrase vide. Il faut mettre du contenu dans cette phrase. C'est ce contenu qui importe. C’est ce contenu qui va déterminer le mandat qui sera dévolu à l’élu et l’aune duquel nous allons le juger à l’œuvre. Si notre pays élisait un président dans les conditions actuelles, nous serons vite dans les mêmes situations que nous critiquons aujourd'hui. Le plus modeste étudiant en physique ou en chimie sait que si vous faites la même expérience dans les mêmes conditions et si cela ne marche pas une fois, cela ne marchera jamais. Nous allons à nouveau élire un homme seul autour duquel des gens se seront rassemblés. L'histoire du monde et l'histoire de notre propre pays nous apprennent que, dans de telles conditions, vous obtenez un pouvoir sourd, aveugle qui travaille pour réaliser ce qui, aux yeux de la personne centrale, est bien ou mieux. Vous obtenez alors un pouvoir monarchique ou oligarchique. Le Mali a décidé de construire une société démocratique et donc nous devons élire nos dirigeants dans un contexte qui va vers la démocratie. La démocratie c'est le combat des idées et le choix entre des idées et des méthodes. Le choix ne devrait se ramener au choix entre les hommes que si ces hommes symbolisent des idées claires, crédibles, différentiables, sur la réalisation desquelles ces hommes seront évalués et jugés.
J'ai regretté que des gens dans notre communauté se soient rangés à titre individuel dans tel ou tel camp pour telle ou telle raison subjective. Ces gens valent mieux que ceux qui ne prennent pas position. Mais la seule façon de changer le Mali c'est que ceux qui sont capables de corriger la situation de notre pays "fabriquent" des idées, se rassemblent et contribuent, en tant que groupes représentatifs, à la constitution d'une plate-forme politique.
C'est en cela, sans préjuger de ce que la « Coalition Patriotique pour le Mali » (CPM) va décider en termes tactiques et en termes stratégiques, que je souhaite que notre CPM se positionne dès maintenant, pour revendiquer une participation significative au sein du gouvernement de la république du Mali quelque soit le candidat qui sera élu. Ensemble, notre communauté est une garantie que des idées neuves seront disponibles. Notre communauté peut assurer qu'une véritable politique de développement national en faveur du peuple sera mise en place. Et appliquée.
Le vieux combat de certains de nos jeunes
Il m'est rapporté chaque jour, des écrits de nombreux jeunes maliens critiquant durement le « néo-colonialisme », « l'impérialisme ». A titre personnel, tout en saluant le réveil de ces jeunes à « la cause et au combat politiques », je voudrais leur suggérer de lire ce qui a été fait et dit avant eux. Il faut que nos jeunes lisent et s'instruisent de ce qui a été écrit et dit dans le monde par leurs aînés, je cite (dans le désordre): Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Aimé Césaire, Jose Marty, Ernesto Che Guevara, Fidel Castro, Abdel Gamal Nasser, Ahmed Sékou Toure, Modibo Keita, Seydou Badian Kouyaté, Kwame N'krumah, Jawaharlal Nehru, Mao Tse Toung, Ahmed Soekarno, Ho Chi Minh, Mgr Dom Helder Camara, etc... Chers jeunes, sachez que le colonialisme né en 1885 à la Conférence de Berlin est mort. Il avait été blessé à Dien Bien Phu, à Saigon. Sachez que l'impérialisme identifié par Lénine, François Tual, Anna Arendt, etc... a été débusqué à Bandoeng. L'un et l'autre ont été frappés à mort par la mondialisation des forces de progrès via Internet. Ils ont été frappés à mort, de nouveau, le jour où un citoyen indien, Lakshmi Mittal, a racheté toutes les entreprises sidérurgiques européennes pour les sauver de la déchéance. Ils ont été enterrés le jour où la Chine a émis le premier cheque pour financer le déficit du gouvernement américain. Leurs funérailles ont été appelées lorsqu'en 2011 la Chine est devenue la seconde puissance économique du monde et le Brésil la sixième. Leurs funérailles seront célébrées dans moins de dix ans lorsque les cinq premières puissances économiques du monde seront, la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, le Brésil, la Corée.

Vous avez tous en mains de quoi éviter qu'ils renaissent: l'accès à Internet et la capacité d'en retirer un savoir, tout le savoir. Vous pouvez, à la minute près, savoir ce qui se passe dans le monde, donner votre opinion et agir sur l'opinion mondiale. Aujourd'hui la richesse n'est plus la matière première de nos sous-sols. La richesse c'est le savoir scientifique et le savoir-faire technologique. L'Occident doit encore payer de l'argent pour accéder à nos matières premières. Désormais grâce à l'éducation et à Internet, nous pouvons prendre, gratuitement, les biens les plus chers et les plus importants: le savoir scientifique et le savoir-faire technologique. Ils sont gratuits pour nous. A condition de pouvoir y accéder et de pouvoir maitriser la masse informe de données et la transformer en information, en savoir, en savoir-faire. Y accéder dépend du pouvoir politique que nous installons chez nous et non du pouvoir dans les pays occidentaux. Ainsi donc le colonialisme et l'impérialisme sont morts et enterrés tous les deux. Cependant l'injustice et l'inégalité survivent. Mais ce qui a tendance à naitre ce sont ces impérialismes domestiques du type de l'impérialisme sociologique prédit par Joseph Schumpeter par lequel nous voulons décrédibiliser, humilier, dévaloriser le rôle et la place de la femme au sein de nos foyers et dans nos pays, par lequel nous voulons humilier et marginaliser les cadres compétents en Afrique. Ces impérialismes sont d'abord créés par nous mêmes et surtout par nos dirigeants politiques dans nos pays. La légitimité de la lutte politique aujourd'hui est donc une lutte pour l'émancipation de la personne humaine par l'éducation. L'éducation vous est déniée dans nos pays par l'injustice et l'inégalité. Chers jeunes les trois bonnes nouvelles de ces cinquante dernières années sont: (1) la mort du colonialisme né de la Conférence de Berlin de 1885, (2) la mort de l'impérialisme né de l'expansionnisme prussien de 1900 et de la guerre hispano-américaine de 1898, (3) la gratuité du savoir scientifique et du savoir-faire technologique désormais devenus éléments du patrimoine de l'Humanité grâce à Internet. Une mauvaise nouvelle est qu'en Afrique l'émancipation est niée par l'imposition de l'ignorance à nos peuples par nos propres dirigeants. Une mauvaise nouvelle est le foisonnement des cadres incompétents et corrompus dans nos pays. Une mauvaise nouvelle est qu'au Mali les 1%, une partie de l'élite, ses familles, ses amis et alliés, se sont indûment accaparés 98% des ressources de notre pays et écrasent les pauvres par le mépris. Une mauvaise nouvelle est que les jeunes sont privés de formations adéquates et d'emplois. Les ennemies de nos peuples, de tous les peuples, des populations maliennes sont connus, ils ont pour noms: injustice, inégalité, ignorance, égoïsme, cupidité, corruption, incompétence des cadres. Chers jeunes, perdez moins d'énergie en vous en vous battant contre des monstres certes dangereux mais morts. Battez vous pour les vivants. Vos bras seront cependant trop courts pour atteindre les bêtes immondes qu'il faut mettre à terre si vous manquez de vous instruire. Les jeunes ne constituent pas une classe. La jeunesse n’est pas déterminée uniquement par l’âge. Les jeunes que j’appelle ici sont ces jeunes équipés d’une conscience sociale et politique ; ces jeunes qui veulent acquérir le savoir, le savoir-faire ; ces jeunes qui veulent s’investir pour le progrès solidaire de tous et de chacun.
Dialla Konaté
Blacksburg 7 janvier 2012

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