vendredi 20 janvier 2012

"Guerre totale" pour pacifier le "Nord" ?



 
Dans ce pays, on ne voit même plus le diable, à plus forte raison de pouvoir lui tirer la queue. Telle était la pique du philosophe Issa N'Diaye, à la veille d'un forum social au Mali, il y a quelques années.  

Il y a quelques mois, je répondais indirectement à la notion de « guerre totale » pour pacifier le « Nord » du Mali. Je ne crois pas qu’il s’agit seulement de sémantique. Ou même de principe moral. Donc, il faut être au clair à propos de la chose. Je suis pour la « défense » totale, intégrale du territoire malien. Celle-ci peut se faire, doit pouvoir s’accomplir sans « guerre totale ». Et si d’infortune, nous arrivons à une « guerre totale », qu’elle reste « totalement » à l’écart des populations.
 
Pour résumer, quelle que soit la gravité des événements récents et la précarité de la situation actuelle, nous devons réfléchir avec la plus grande rigueur dans le choix des mots et propos. Car, on a succombé souvent à la panique morale en invoquant rapidement la peur des bavures qui accompagnent (inévitablement) la guerre et salissent l’image de notre pays. Il est bien de soigner cette image, surtout en s’assurant qu’elle reflète la réalité pour chaque citoyen(ne). Mais, au départ, notre armée, si elle est vraiment professionnelle et bien guidée, devra être au dessus de tout soupçon du côté des droits humains, surtout du respect scrupuleux de toute population civile, même au milieu des hostilités. Si elle ne peut pas se comporter correctement, elle n’est pas disciplinée et professionnelle. Elle n’est pas une armée républicaine.
 
Mais, encore une fois, la guerre est une affaire affreuse. On ne sait pas où elle mène. Elle transforme les humains, et ce n’est souvent pas pour le meilleur. Le poème de Siegfried Sassoon, « Aftermath », plutôt connu par son refrain, « Have you forgotten yet ? » en dit long :
 
But the past is just the same,—and War's a bloody game....  Have you forgotten yet?...  Look down, and swear by the slain of the War that you'll never forget.
 
Translittération : Le passé est égal, la guerre est un jeu sanglant… As-tu déjà oublié ? Regarde vers le bas et jure au nom des tués de la guerre que tu n'oublieras jamais.
 
Ce qui ne doit donner à aucun moment licence pour harceler, provoquer ou causer un tort aux personnes qui ne sont pas impliquées dans le conflit armé.
 
La panique morale a souvent été un voile pour cacher le vide stratégique qui a longtemps alimenté la confusion et le chaos dans le nord. Le chaos génère une panique sécuritaire qui présente le plus grand péril pour les populations civiles et les droits fondamentaux des citoyens. Les nouvelles de perquisition et de mise à pied qui filtrent de Gao et Kidal sont malheureusement un signe de ce genre de panique sécuritaire avec tous les expédients déstabilisants qui vont avec. La déstabilisation la plus débilitante dans la durée est celle des « liens sociaux » dans le Nord du Mali. La rhétorique sécessionniste s’appuie sur une idéologie de la tribu-nation qui est singulière dans les définitions les plus tendancieuses des concepts de l’ « Etat » et de la « Nation ». Il y a des idéologues de micro-nationalismes marginaux d’Occident qui en sont les plus vibrants applaudisseurs. Ils sont rarement sur place pour ramasser les pots cassés. Ils ne vont pas envoyer des milliers de certificats de résidence aux déplacés et sinistrés de ces guerres insensées. Surtout pour des pays qui peinent à offrir un permis de séjour à durée limitée aux diplômés les plus brillants de leurs grandes écoles.
 
Et pourtant, je ne vais pas aujourd’hui participer à la séance de lapidation de Koulouba. Peut-être un autre jour. Puisque j’ai dénoncé à maintes reprises le manque d’« ambition de souveraineté », je ne saurais lâcher l’Exécutif malien. Mais quand j’ai dénoncé la « démocratie sans débat », je pense plus directement au Parlement et à son président actuel, qui se d'ailleurs prépare à devenir le prochain président de la République. Dioncounda Traoré, puisqu’il s’agit de lui, semble échapper aux critiques virulentes et jets de sarcasme caustique qui visent  actuellement le président et des généraux ministres et chefs d’états-majors. Mais, M. Traoré a pactisé sans état d’âme avec le blackout pendant tout ce temps, n’ayant jamais une seule fois eu le courage – oui le cœur – de convoquer un débat contradictoire sur la situation sécuritaire qui, depuis mai 2006, se mutait en défi existentiel pour notre pays. Si nous n’avons pas de compte à demander à la « chefferie » parlementaire en place, à lui soutirer le moindre compte rendu public sur les affaires d’extrême urgence, à la pousser à tenir des audiences ouvertes et libres qui donneraient aux députés et autres représentants, surtout ceux des régions durement affectées par les éruptions de violences de plus en plus sadiques, ces zones longtemps économiquement sinistrées et maintenant réduises à raser le mur ; si vraiment, nous ne pouvons rien et rien contre cette épave parlementaire échouée entre le Grand Marché et la Grande Mosquée, nous n’avons aucun profit à payer encore des milliards  de francs pour tenir des élections.
 
Il va se soi que la légitimité de ces deux entités les plus directement concernées par la crise actuelle est fortement entamée, pratiquement anéantie. Si rien n’est fait pour restaurer un minimum de crédit aux propos de leurs leaders. C’est dommage, vraiment dommage, car ils n’étaient guère condamnés à un théâtre si absurde.
 
Mais, comme en 1994, nous Maliens devrons nous armer encore une fois de courage et de créativité pour nous retrouver, parler entre nous avec fermeté, franchise et clarté, mais toujours avec justice et respect mutuel. La fiction historico-politique à part, aucun Etat n’est éternel. Nul ne peut dire que les formations actuelles sont immortelles, mais nul ne peut justifier non plus qu’au 21ème siècle, nous nous offrons encore à ces spectacles barbares (oui, c’est lâché) et sadiques par intermittence, juste pour négocier des strapontins quelques moments plus tard.
 
Oscar Wilde qui n’a jamais eu tort – c’est le privilège du cynique – que nous n’allons jamais finir avec la guerre tant que nous la considérons « mauvaise ». Pour finir avec la guerre, c’est à dire, décourager ceux qui brûlent de la déclencher, il faudrait dire haut et fort que la guerre est « vulgaire ». Oui, parler bruyamment de la « vulgarité », non pas du « mal » de la guerre, de toute guerre. En la préparant soigneusement pour dissuader ses partisans.
 
Et c’est pour parer contre la vulgarité, la cruauté et barbarie généralisées qu’une démocratie même balbutiante doit rendre possible deux voies d’action apparemment contradictoires : (1) un débat public et ouvert sur les questions de sécurité de la base au sommet et (2) une organisation du renseignement pour la « défense totale » du territoire national. Ce qu’on appelle en anglais « intelligence » ou « reconnaissance » et pas par hasard, le choix de ces mots français. Sur ce plan, en toute franchise, l’Etat malien a un déficit de crédibilité en se comportant comme si l’occupation de son territoire par des prédicateurs salafistes, djihadistes, déserteurs ataviques, narcotrafiquants et tant d'autres avatars – tous de l’acabit hardcore – n’était rien et s’émouvoir lorsque ce bazar criminel à ciel ouvert encourage d’autres entreprises du même genre.
 
J’ai trouvé l’analyse prémonitoire de Yachim Maïga simplement brillante. Je vous en livre un passage, même pas le plus percutant d’ailleurs, avec quelques mots de la réflexion d’hier de Dialla Konaté. Les deux auteurs nous gardent sur le sentier étroit de l’éthique publique auquel nous sommes astreints malgré la tentation de la panique morale et sécuritaire. Qu’il nous faut être courageux et justes, qu’il nous faire violence à notre complaisance interne – les « nous » et « eux », la tentation de parler de « ces gens-là » dans les grins ou sur les antennes – , avant de penser à faire violence à l’autre, à mener des représailles légitimes. La violence, même pour la partie qui se sent physiquement ou moralement agressée – crée une situation paradoxale qui exige la droiture morale de la personne même qui se sent la plus lésée. C’est sur cette exigence extrême que Tzvedan Todorov a enquêté dans la question de la moralité chez les détenus des camps de concentration nazis. Nous sommes loin de là, heureusement; et il n’y a aucune raison qu’on ne puisse organiser la défense légitime et intégrale de notre pays, sans tomber dans l’hystérie meurtrière et destructrice de la « guerre totale ».
 
1. Qu’à priori, aucun leader malien ne négocierait ou signerait plus jamais un accord qui met un pan du territoire malien hors du contrôle des forces de sécurité légitimes de l’Etat malien.
2. Qu’aucune exaction commise sur un civil par un porteur d’uniforme malien se passera impunie.
3. Qu’aucune désertion des rangs de l’armée et acte de rébellion contre l’Etat malien se seront plus jamais laissés impunis ou réparés par une réintégration dans l’armée malienne. D’autres options à pourvoir pour les repentis définitifs.
4. Que les actes de guerre (pose de mines, attaques et enlèvements de personnes, trafics de personnes et drogues) seront systématiquement jugés en la matière ou par contumace et les coupables passibles de mandats d’arrêt international. Sans prescription: c'est à dire, à part une grâce méritée, la sentence restera en force jusqu'à la fin de la vie.
 
Sans instrumentaliser le droit international à outrance, l’Etat malien, dans son devoir de légitime défense des populations et du territoire à sa charge, doit offrir et solliciter l’entraide internationale pour combattre toutes les formes de criminalité. Ne pas le faire, c’est condamner sa propre légitimité à terme.
 
L’Etat malien a-t-il agi dans aucun de ces cas dans les dernières années ? Entre activisme juridique et dilettantisme, il y a un choix vital pour la préservation de l’Etat et de la Nation.
 
Mohomodou Houssouba
20 janvier 2012

Aucun commentaire: