samedi 3 décembre 2011

NORD-MALI : ATT ne convainc pas

Entre enlèvements de touristes occidentaux par des bandes armées et la résurgence de velléités irrédentistes, le Général-président scrute la perspective cauchemardesque qui se profile au Nord-Mali. C’est un commandant en chef, très affecté, qui condamne sans équivoque les actes «crapuleux et odieux», «ces actions terroristes ciblées contre des Occidentaux». Comme si c’était une première, son appel à l’unité et à la cohésion nationale, sonne-t-il comme un véritable SOS dans un contexte sécuritaire où de fortes accusations de complaisance et de passivité sont lancées contre son pays. Dès lors, la question se pose: le président ATT a-t-il convaincu son peuple et ses interlocuteurs occidentaux? Profitant de son sport favori, le cérémonial, samedi dernier, à Dioïla (où à bord d’un engin de chantier, comme d’habitude, il lançait les travaux de bitumage de la route Fana-Dioïla, au lieu d’être dans un camp militaire entouré de soldats et d’officiers pour rendre plu viril son message), le président ATT a fermement condamné l’enlèvement des otages occidentaux avant de lancer un vibrant appel non seulement à ses compatriotes, en vue de l’unité et de la cohésion nationale, mais aussi à la communauté internationale afin de l’aider à préserver la sécurité et la stabilité de son pays: «Nous sommes meurtris par ces actes crapuleux qui ne font que renforcer notre détermination à prendre toutes nos responsabilités» (…) Le Mali dans son ensemble et dans sa diversité réprouve ces actions terroristes ciblées contre des Occidentaux dont le seul tort est d’être venu à la découverte de notre pays.» Par delà, ces condamnations sans réserve, auxquelles nous souscrivons totalement en tant que Maliens, nous avons du mal à suivre la nouvelle rhétorique du général-président dont le virage est notable sur le dossier. A situation nouvelle, discours nouveaux? A péril nouveau, stratégie nouvelle? Mais ATT convainc-t-il vraiment? Les otages Pour le président ATT, dont le petit déjeuner n’avait pas ce jour là son goût habituel dans « sa bouche », ces enlèvements sont «une attaque perpétrée contre la sécurité et la paix de notre pays, et (…) visent à anéantir les progrès que nous avons réalisés ». Il en a fallu du temps pour que l’officier stratège se rende compte! Le temps semble désormais loin où le Mali d’ATT jouait aux «intermédiaires», aux «facilitateurs» ou aux «médiateurs», pour la libération d’otages occidentaux qui, une fois libérés, étaient reçus en grande pompe au palais de Koulouba! A l’époque, on pensait, peut-être que cela crédibilisait notre pays, aux yeux des Occidentaux qui, dans une langue diplomatique, tirée sur le bois, remercient notre pays pour les efforts déployés ayant conduit à la libération des otages. Mais on avait jamais réfléchi au revers de la médaille: qu’un jour après avoir été félicités, nous pourrions être accusés de connivence, voire de complicité avec les preneurs d’otages. Et pourtant, de l’affaire des 14 otages occidentaux à celle de Camatte, le Mali, sous la houlette du général 5 étoiles, a tout entrepris, y compris troqué 4 terroristes d’Aqmi (libérés en catimini à la suite d’un procès tenu à 5 h du matin), pour paraître convainquant et crédible sur sa stratégie singulière de lutter contre le terrorisme dans la bande sahélo-saharienne. L’essentiel pour Koulouba, à l’époque, c’était de faire plaisir à l’Occident; et tant que pleuvaient les pluies de dollars et d’euros sur Bamako, on s’en fichait pas mal de graves d’accusation des voisins, notamment de la presse algérienne dont un chef d’œuvre a été cet article infamant du Quotidien d’Oran du 22 mars 2004 : « L’affaire des quatorze otages européens libérés en août 2003 dans le nord-est du Mali est riche d’enseignements. Au-delà des tractations secrètes ayant permis un dénouement pacifique de cette prise d’otages et des implications sécuritaires pourtant prévisibles pour l’ensemble de la sous-région, cette affaire dévoile la véritable nature du régime malien et l’ambivalence de sa politique régionale: un État voyou qui, tout en s’attribuant les vertus de la démocratie et de la bonne gouvernance, compose avec le terrorisme. Depuis sa genèse en février-mars 2003, cette prise d’otages, qui a tant mobilisé l’Algérie, le Niger et d’autres partenaires occidentaux, ne semble pas avoir préoccupé les autorités maliennes, ni les a conduit à adhérer «instinctivement» à la démarche collective visant la neutralisation du groupe terroriste du GSPC. C’est dire que les autorités de Bamako ont fait preuve de laxisme et de complicité, et leur responsabilité, pleine et entière dans cette affaire s’est confirmée, jour après jour, jusqu’à la libération des otages moyennant le paiement par l’Allemagne d’une rançon de 6 millions d’euros…» Aujourd’hui, ce sont des officiels occidentaux qui indexent et mettent notre pays sur le banc du terrorisme et ne font plus dans la courtoisie diplomatique pour accuser publiquement notre pays et nos autorités de complicité avec le terrorisme : «Nous sommes très remontés contre les Maliens, confie un haut responsable français. Qu’il s’agisse des cellules d’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) opérant dans l’extrême nord du pays, de leurs liens avec les Touaregs ou du trafic de cocaïne latino-américaine en chemin pour l’Europe, ce n’est plus de la passivité, c’est de la complicité. Nous disposons de preuves irréfutables». (L’express du 24 novembre 2011). Sachant bien que c’est Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) qui est, dans cette partie du monde, le principal mouvement terroriste qui fait de la prise d’otages occidentaux (et entretient des liens très étroits avec le narcotrafic), on peut voir jusqu’où la rhétorique de notre président est désormais impactée par les suspicions voire les convictions arrêtées des responsables occidentaux. Dans ces conditions, le général-président aura beau s’égosiller sur l’hospitalité légendaire du Mali (la Jatigiya), pour tenter « d’inciter les touristes à reprendre le chemin du Mali et par conséquent, à permettre la relance du tourisme et de l’artisanat, deux activités vitales pour l’économie locale des zones touristiques», ce sera peine perdue. Parce que, ce qui s’est passé (ces otages n’ont pas été pris ailleurs, mais sur le territoire malien),«ceux qui nous font confiance en séjournant dans notre pays» feront plutôt confiance à leur pays qui leur dit de ne plus nous faire confiance en leur interdisant désormais de séjourner au Nord-Mali. Effets collatéraux Lors de sa récente visite en Algérie, le président ATT a affirmé que parce son pays est « très jaloux de son indépendance et de sa sécurité », « Le Mali n’acceptera en aucune manière qu’une force militaire étrangère s’installe sur son territoire, même si son objectif s’inscrit dans le cadre de la lutte antiterroriste»; donc, «le Mali, en tout cas, n’est pas près de recevoir une force étrangère sur son territoire pour le seul but de l’aider dans sa lutte antiterroriste». Mais nous sommes aujourd’hui beaucoup de Maliens à ne pas comprendre comment des soldats français se sont-ils retrouvés, aux cotés de l’armée malienne, sur le territoire malien pour poursuivre les groupes terroristes qui ont enlevé les 5 otages occidentaux et tué un autre à bout portant. Si le général-président estime que les pays du champ (Algérie, Mali, Mauritanie et Niger) sont «entièrement disposés» à combattre ensemble ce phénomène, il reconnaît toutefois que «aujourd’hui, ce sont des armées entières (officiers, sous-officiers et soldats) qui quittent la Libye lourdement armées et qui reviennent vers leurs pays d’origine et le Mali en fait partie». Mais en fait, quelle est la situation exacte de la bande sahélo-saharienne post-Kadhafi? La perfection du commandant en chef de l’armée malienne de la question est assez conforme à la réalité et aux préoccupations unanimes: « La crise libyenne par ses effets collatéraux a entraîné la dissémination des armes de tout genre dans notre espace. Il s’agit aussi bien des armes individuelles que des armes collectives, des anti-chars, des pièces d’artillerie, des moyens anti-aériens et de mobilité. Plus que des armes, ce sont surtout des armées qui se sont déplacées dans toute la bande sahélo-saharienne. Notre pays n’a pas été épargné par le phénomène. Cette crise a malheureusement alimenté les menaces déjà existantes dans notre espace, en le faisant le plus grand dépôt d’armes du monde à bon marché. Aussi, la dissémination d’armes et d’hommes en armes a-t-elle créé deux phénomènes majeurs qui sont l’émergence de nouveaux rapports de force et l’expression de nouvelles velléités». Comment en est-on arrivé là ? Dans notre bonne vieille tradition, on dit : ya ni ka jigin i bin yoro là, i ka jigin i talon yoro là («au lieu de s’en prendre à son lieu de chute, il faut s’en prendre à là où on a trébuché»). En d’autres termes, à qui la faute ? C’est bien beau de dire que «si l’on ne prend garde, la situation risque de se détériorer et de s’étendre à de nouvelles régions et, plus grave, au- delà des océans et des mers», mais qu’a-t-on fait pour qu’on n’en arrive pas là ? Comment évoquer les effets collatéraux, brandir en épouvantail «l’émergence de nouveaux rapports de force et l’expression de nouvelles velléités» et s’en inquiéter lorsqu’on laisse entrer et accepter à bras ouverts une armée de 400 hommes lourdement armés, tels que décrits ci-dessus sur son territoire? A moins que le Mali des généraux, à hauteur d’intelligence et d’anticipation, pour comprendre que la venue des hommes lourdement armés, au regard de la situation déjà préoccupante, dans la zone sahélo-saharienne avec les Aqmi et autres bandes armées et de narcotrafics, n’allait pas poser de problèmes… Faillite d’une option Aussi, la musique présidentielle a-t-elle du mal à passer lorsque le général explique la présence de cette véritable armée accueillie au Nord-Mali avec les honneurs dus, si on ne lui a pas seulement déballé le tapis rouge: «Pour nous, il est inadmissible que des hommes en armes, qui ont combattu dans d’autres armées depuis 20, 30 ans, décident de s’attaquer à la sécurité de leurs pays d’origine. Qu’ils reviennent chez eux, cela est normal. Nous accueillons à bras ouverts tous ceux dont le retour s’inscrit dans le cadre de la préservation de la paix et de la sécurité de notre pays. Parallèlement, nous mettrons tout en œuvre pour convaincre les hésitants à regagner la Mère-Patrie. Mais que cela soit clair: Nous n’accepterons jamais que des armes et des armées étrangères inondent la bande sahélo-saharienne et agressent nos pays. Nous ne l’accepterons jamais !» En tout cas, ils sont là, avec armes et munitions, et le peuple malien n’est pas informé de l’organisation d’une nouvelle cérémonie de «Flamme de la paix» pour brûler les armes en provenance du pays de l’ex-frère Guide. Alors, bienvenue à nos «frères armés», en attendant qu’ils ne deviennent des «bandits armés», ou pardon des «frères égarés». Le Mali n’est et ne saurait être, jamais alors jamais, le maillon faible dans la bande sahélo-saharienne. Mais bien de nos voisins, avant les Occidentaux, aujourd’hui, qui assument leurs responsabilités et qui ont de fines analyses de l’impact de la crise libyenne sur les pays du champs, comme on les appellent, ont mis en doute notre volonté, notre détermination et notre engagement «à entreprendre toutes les actions que commande la situation afin de garantir la paix, la sécurité et surtout la stabilité, sa principale richesse, et gage de progrès et de quiétude ». C’est donc tout logiquement que le président ATT en appelle à l’unité, à la cohésion, «au sens du patriotisme de tous les Maliens et de toutes les Maliennes», au-delà de «nos petites querelles politiciennes inutiles» en vue «de serrer nos rangs autour d’objectifs principaux à savoir la défense de l’intégrité territoriale, l’unité nationale, la cohésion du pays, la protection des biens et des personnes (…)C’est unis et confiants en nos valeurs que nous pouvons donner les réponses les plus appropriées aux bandits qui commettent des actes crapuleux contre notre pays (…)Je suis convaincu que, ensemble, nous trouverons la voie de la paix, de la sécurité et de la stabilité. Je ferai tout pour que la stabilité de notre pays soit maintenue. Donnons-nous la main. Faisons corps commun et en avant pour la défense et protection de notre patrie!» Rien de fort adroit et d’opportun que d’exalter le patriotisme et de caresser le nationalisme légendaire du Malien. Mais seulement, qui a pris soin de traiter avec ces « bandits » pour obtenir la libération d’otages occidentaux ou pour obtenir une supposée paix au Nord-Mali? Bien sûr qu’il ne faut pas confondre preneurs d’otages et rebelles (« il ne faut pas se tromper d’adversaires ou d’ennemis. Les actes isolés posés par des bandits n’engagent aucunement la responsabilité de leur communauté d’origine ») ; mais sous les généraux, ils ont tous bénéficié, à défaut de la «passivité», du «laxisme», de la «complaisance» dont certains ont accusé le régime, en tout cas, de l’impunité au regard de la loi malienne. Il est aujourd’hui heureux que le commandant en chef de nos forces armées ait enfin choisi d’accorder sa confiance, malgré ses dimensions, ses moyens et ses capacités, « aux forces armées et de sécurité de notre pays » et d’avoir formulé leur mission en termes d’impératif national : « . Je dis à nos forces armées et de sécurité qu’elles ont un devoir cardinal, un impératif, celui de préserver la cohésion, l’unité nationale et d’assurer l’intégrité territoriale de notre pays ». Mais encore faudrait-il que le premier des Maliens arrête et choisisse sa stratégie Nord-Mali pour sortir enfin du cercle vicieux de poussin et de l’œuf. Faut-il combattre ? Il faut donner les moyens à nos hommes de combattre. Parce que, le président ATT lui-même le reconnaît : «Le terrorisme agit selon un mode opératoire classique. Chaque fois que nous reculons, il avance. C’est pourquoi, je réaffirme à la communauté internationale que c’est dans la détermination et la cohésion que le terrorisme sera vaincu. » Quelles Solutions? En effet, nous sommes de ceux qui pensent que ce n’est pas le développement qui impose la paix, mais que c’est la paix et la stabilité qui conditionnent le développement. Mais voilà, notre président ATT reste accroché à sa conviction, c’est-à-dire développer d’abord, faire la paix ensuite : « J’ai toujours soutenu que le terrorisme trouve un terreau propice dans la précarité et la pauvreté. C’est pour cela que le Mali a décidé d’initier et de mettre en œuvre le Programme spécial pour la paix et le développement des régions Nord du Mali (PSPDN). Ce programme a deux composantes essentielles : la sécurité et le développement.» Les élections prises en otage Les élections, un hors sujet sécuritaire ? Cela y ressemble fort à s’y méprendre lors du lancement des travaux d’une route de 40 km. En effet, un seul paragraphe coincé entre les grandes inquiétudes du Nord-Mali peut conduire à se demander si le président ATT ne cède pas encore aux cancans qui mettent un parallèle entre la situation sécuritaire au Nord-Mali et les prochaines élections. Aussi, le Général répond-t-il à ses détracteurs: «Que cela soit clair dans l’esprit de tout un chacun, nous devons continuer à préparer activement les élections de 2012 pour une alternance réussie dans le cadre d’élections présidentielle et législatives transparentes et impartiales dans les délais constitutionnels impartis. Quelle que soit la situation, un nouveau président de la République du Mali sera élu. Que Dieu m’entende». Peut-il en être autrement si on sait qu’en 2007, on a organisé les élections dans une parenthèse de rébellion? Mieux, en 1992, les premiers scrutins pluralistes n’ont pas été épargnés, dans cette partie du pays, pour cause d’insécurité, et à l’époque c’était le même ATT qui était à la tête du Mali. Alors, on le voit bien, le général-président, au risque de perdre encore quelques galons étoilés sur sa réputation de fin stratège militaire, doublé d’une capacité d’anticipation au-dessus de tout soupçon, ne peut pas se perdre de se laisser dépasser par les événements. Au point de laisser cette partie de son pays sans élections, au moment justement où il donne le dos au pouvoir. En tout état de cause, le vœu pour l’unité nationale et la cohésion des Maliens, si cher au président ATT, en ce moment de trouble au Nord-Mali, passe par là! En fait, ATT en rajoute à la confusion en se focalisant sur l’absolue nécessité de tenir les élections en 2012, à l’issue desquelles, dit-il, un « nouveau président de la république élu » sera investit le 8 juin prochain. Ça, tous les Maliens en savent. C’est bien la norme suprême du pays qui le recommande et le président ATT, en fin de mandat, y est tenu, simplement pour le respect de la constitution que lui imposent ses fonctions présidentielles et même son statut de simple citoyen. Par contre, là où il est attendu par ses compatriotes, sur le registre de ces élections, c’est qu’il arrive, en tant que président sortant, à les bien organiser, comme le souhaitent les Maliens qui savent que c’est bien l’avenir de leur pays qui se joue ainsi en permettant au « nouveau président élu » d’être le meilleur choix, librement et majoritairement désigné, qu’ils veulent à la tête de leur pays. Sambi Touré et Sékouba Samaké

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