jeudi 1 septembre 2011

Mali : Démarquer l’Avenir du Présent

Mali : Démarquer l’Avenir du Présent

Durant mon récent et long séjour à Bamako, j’ai reçu de nombreuses questions venant de jeunes et moins jeunes. Les questions sont diverses mais cohérentes et consistantes. Elles interrogent la situation de notre pays domaine par domaine pour entrevoir des directions possibles vers l’avenir immédiat. Je vais essayer d’apporter, ici, ma modeste contribution à l’identification de quelques points critiques de la frontière que nous devons tracer entre le présent et l’avenir afin de dégager des perspectives assumées pour l’évolution de notre pays.

La situation de l’école
Je voudrais débuter ce chapitre en observant que de nombreuses personnes qui redoutent que l’année universitaire 2010-2011 soit « blanche » sont probablement mal informées. En effet les années universitaires sont, de fait, « blanches » depuis trois ans maintenant. Depuis deux années universitaires, les étudiants sont demeurés dans la même classe.
Ensuite il faut éclairer la topographie du milieu scolaire malien. Il n’y a pas une unique école malienne ; il y en a cinq au moins, maintenant. Il y a : (1) l’école publique gérée par le gouvernement, (2) les établissements réputés privés ayant un contrat de financement avec le gouvernement, (3) l’enseignement privé catholique, (4) l’enseignement privé musulman, (5) l’enseignement privé laïc sans subvention du gouvernement.

Il est inutile de perdre ici notre temps à parler de l’école publique devenue un ghetto. Le gouvernement a créé, ces dernières années, une excroissance de l’école publique entièrement financée sur fonds publics. En aout 2011, Mme le Professeur Siby Ginette Bellegarde a révélé, dans une conférence en l’honneur du Conseil Supérieur de l’Education, que le gouvernement consacrait chaque année aux établissements concernés, 23 milliards CFA. Même cette année le budget de l’Etat aurait été provisionné de cette somme en vue de l’année scolaire 2011-2012. Malgré ce déluge d’argent, cet ordre d’enseignement est en faillite. C’est aussi cet ordre d’enseignement, qui est reconnu comme étant la partie la plus corrompue du système éducatif malien. Je n’ai pas d’autres preuves que des témoignages individuels, mais il est courant à Bamako d’entendre que ces établissements appartiennent souvent à des personnes haut placées dans les appareils politiques et dans l’administration publique. Soyons clairs. Toute personne que la loi autorise à créer une école doit pouvoir le faire. Cependant toute personne ayant mis en place une chaine de malfaiteurs afin de siphonner, voler, l’argent public, doit être confiée à la justice.
L’enseignement privé catholique poursuit, aidé en cela par sa longue expérience, sa tâche, appréciée de nombreuses familles maliennes, de diffusion de l’instruction au Mali. L’enseignement privé musulman, s’étend très rapidement tout en restant tres fragile. Il semble vivre grâce à des apports financiers extérieurs aux lendemains souvent incertains.
Il reste l’enseignement privé laïc où de véritables héros formés de vaillants parents d’élèves et d’enseignants authentiques ont pris à bras le corps la tâche d’apporter l’éducation aux enfants maliens, sans le moindre soutien de l’Etat. Ce sont les parents qui paient. Le reste, tout le reste, est apporté par les promoteurs, les enseignants et les élèves. Ces héros ne reçoivent pas un seul centime de subvention de l’Etat. Ils recoivent encore moins d’argent des banques. Ils ont mis en place trois associations : l’Association des Etablissements Privés Préscolaires dirigée par Mme Diallo Cécile Hawa Keita, l’Association des Ecoles de Base Privées dirigée par M. Abdoulaye Dembélé, l’Association des Etablissements Privés d’Enseignement Supérieur dirigée par M. Djibril Souleymane NDiaye. Pour ma part, je suis convaincu que ces hommes et ces femmes, éducateurs compétents, hautement motivés sont entrain d’inventer une école de l’ère technologique reposant sur les capacités réelles de financement des populations et apportant un savoir universel équivalent au savoir dispensé aux enfants européens et américains. Cette entreprise sous la forme d’un projet de système éducatif innovant et performant inclut une valorisation de la fonction enseignante et repose sur la responsabilité de ses acteurs. Elle n’a aucune coloration politique et n’est pas une génération spontanée ; elle repose sur l’extraordinaire leadership et la vision dont ces associations se sont dotés. Si l’école publique malienne a un avenir pratique alors, de mon point de vue, celui-ci a déjà été inventé par ces femmes et ces hommes. Pour ma part j’ai décidé de soutenir cette entreprise.

Nous, patriotes républicains, devons accepter que nos efforts collectifs de toute une décennie en vue de construire le cadre d’une école publique républicaine au Mali, y compris via le Forum National de l’Education, a été un échec. Nous devons accepter de prendre notre part dans cet echec. Notre faute a sans doute été d’avoir été trop naïfs et d’avoir cru que nous pouvions rassembler les talents des maliens, leur bonne volonté, pour reconstruire le système éducatif, combattre la corruption, sans, au préalable, l’existence d’une ligne politique, d’une vision politique globale compatible avec ces aspirations. Nous sommes revenus à la case départ mais à plusieurs niveaux qualitatifs en dessous. Ouvrons donc les yeux et revenons aux données fondamentales que les sciences sociales nous enseignent : nos efforts resterons vains s’ils ne s’inscrivent pas dans un cadre politique, une vision globale de construction de la société malienne dans son ensemble.

La situation politique
Ce chapitre ambitionne de répondre à la question demandant si la situation politique présente est favorable à ce que le gouvernement et les forces civiques patriotiques se rassemblent pour résoudre certains problèmes comme ceux de l’école ou de la corruption. En premier lieu, identifions cette situation politique.
La situation politique générale est caractérisée par quatre éléments qui sont : (a) le Président de la République et son Premier Ministre ne sont pas connus pour se réclamer d’un quelconque parti politique avec lequel on peut engager un dialogue politique, (b) il reste moins d’un an au régime politique actuel avant la fin de son mandat, (c) le gouvernement actuel s’est créé une situation spéciale en s’aliénant toutes les forces patriotiques en voulant faire accepter des reformes institutionnelles contestées dont il n’a pas reçu mandat et en ne sévissant pas contre la corruption, (d) la plupart des partis politiques n’existent que de noms et l’Assemblée Nationale n’a qu’une crédibilité formelle.

En réalité le point (c) ci-dessus est le plus significatif pour comprendre la situation politique courante. En effet dans tous les pays du monde une fin de règne est une période fragile durant laquelle le gouvernement a besoin de la confiance des populations afin de continuer à exercer ses fonctions jusqu'à la dernière minute de son mandat. Mais il semble que le régime actuel a tout fait pour se tirer lui-même une balle dans le pied en ne maitrisant pas suffisamment la préparation des élections de 2012. Cette balle dans le pied empêche et empêchera le gouvernement d’avancer sereinement vers ses objectifs ordinaires. Le gouvernement s’est aussi coupé lui-même les mains en décourageant les forces civiques de progrès en ne luttant pas contre la corruption généralisée ; en ne mettant pas de l’ordre dans la justice ; en traçant, au contraire, des lignes de division entre les populations maliennes par des projets de modifications institutionnelles douteuses. Ces mains coupées empêchent le gouvernement et empêcheront le gouvernement de rassembler les forces sociales nécessaires à la solution de problèmes sérieux comme celui de l’école ou de la corruption.

La personnalisation de l’Etat
Aimé Césaire, dans son livre « Discours sur le Colonialisme » paru en 1955 dénonçait déjà (pages 19-20) le fait que pour justifier sa domination et faire accepter sa légitimité, le discours du colonialisme consistait à mystifier les peuples colonisés en leur disant : nous avons construit tant de dispensaires, tant d’écoles, tant de kilomètres de routes, tant de kilomètres de chemin de fer, etc…
Ecoutez les gouvernements du Mali depuis 1992. Ont-ils un discours de légitimité différent de ce discours colonial? Nos aînés ont eu raison de critiquer cette stratégie coloniale d’ignorer l’homme africain et de privilégier les infrastructures qui, en réalité, ne servaient que le système économique colonial. Alors pourquoi devrions-nous accepter sans critiques les mêmes arguments de la part de gouvernements du Mali indépendant ? Ce que le Mali attend de ses dirigeants c’est de construire, bien entendu, des écoles, des dispensaires, des routes. Mais ces seuls objectifs ne sont pas meilleurs que ceux du colonialisme. Un gouvernement légitime du Mali républicain et démocratique a le devoir de faire naître, d’éduquer un malien capable de marcher, dans la dignité, vers l’accomplissement d’objectifs de développement humain dont : manger à sa faim, donner la santé et un logement à sa famille, éduquer ses enfants, ne pas craindre l’injustice des puissants, etc…
Les intellectuels ont manqué de parler et d’écrire. Nous devons inlassablement ecrire et dire ce que c’est que la politique. Ce que c’est qu’un Etat. Ce que c’est que la République. Ce que c’est que la Démocratie. Nous avons insuffisamment expliqué que la Constitution n’est pas identifiable au règlement intérieur d’un simple GIE (groupement d’intérêt économique). Nous n’avons pas suffisamment expliqué que si nous avons des problèmes avec la démocratie ce n’est pas la democratie qui est en cause mais notre manque d’esprit démocratique. Si nous avions fait ce travail d’explication il serait facile aujourd’hui d’expliquer que le simple texte de la Constitution ne suffira pas à rendre « respectable » un président ou le rendre « puissant ». Du reste, en démocratie, un president puissant n’est pas celui dont chacun a peur ou celui qui fait ce qu’il veut. Un bon president en république n’est pas celui qui s’autorise à nommer qui il veut au poste qu’il veut. La démocratie et la republique imposent à un leader d’agir dans l’intérêt des populations dans le cadre de la loi. Les relations entre les diverses institutions dépendent de la compréhension que chacun et tous avons de l’esprit démocratie.
Oui depuis vingt ans on a construit à Bamako un pont auquel est entrain de se rajouter un second. Faut-il s’en plaindre ? Non. Mais le rôle de l’intellectuel est de dire que le pont en lui-même, les kilometres de bitume en eux mêmes ne signifient rien. Nous avons des questions raisonnables. La construction du pont et des routes rentre-t-elle dans une vision globale de la société ? Quelle vision ? Un pont et des rues nouvelles sans donner la priorité au transport en commun, sans prévoir des arrêts de bus, sans un nouveau plan d’urbanisme, sans une viabilisation et une promotion des zones rurales, sans faire respecter le code de la route ; c’est fabriquer une ville monstrueuse attirant les populations rurales où chaque citoyen dans son véhicule-épave venu d’occident polluerait la vie de tous. Finalement au lieu d’aller vite ces véhicules-épaves tombant sans cesse en panne sur le pont créent des ralentissements anéantissant la possibilité de circuler vite. Que devient une rue large dans un pays sans éducation routière systématique ? Que devient un pont large dans un pays où presque personne ne respecte plus le panneau de stop, où chacun croit que l’excès de vitesse en pleine ville est un signe de puissance et d’importance ? Cette rue large et ce large pont deviennent un boulevard conduisant tant et tant de personnes, chaque jour, de façon prématurée au cimetière. En disant ceci est-ce que je ridiculise les nouveaux ponts de Bamako ? Les nouvelles routes de Bamako ? Non. Je fais mon rôle d’intellectuel en exerçant un esprit analytique et critique. Sans cet exercice il n’y a pas de progrès social. A chacun son rôle.
Le développement n’est pas la collection d’objets et d’infrastructures à l’image d’un enfant accumulant des jouets ou à l’image des participants à un banquet de Platon ou d’Epicure. Le developpement est le produit d’un ensemble d’actes raisonnés, cohérents en vue d’épanouir une nation. Un tel ensemble ne peut être construit que si l’Etat est debout, droit mais flexible, puissant mais juste, humain mais non identique à aucun homme. L’Etat ne peut être rien de cela si la raison et la critique n’ont pas droit.

La corruption et la coupure au sein de l’Etat
Malgré nos prises de position, malgré la colère de la jeunesse, malgré la protestation silencieuse des populations s’abstenant de participer aux activités politiques, la corruption et ses manifestations, l’injustice sociale, continuent sans punition des malfaiteurs. Les malfaiteurs ont même réussi à prendre tout l’Etat en otage. On le voit dans la conduite quotidienne des affaires de l’Etat. Qu’il le reconnaisse ou non le sommet de l’Etat, lui-même, est bien isolé. Dans un fonctionnement normal, le chef de l’Etat s’appui sur la compétence des serviteurs de l’Etat pour prendre des décisions éclairées, informées. Dans la situation actuelle du Mali, de nombreux serviteurs de l’Etat se complaisent à se tenir derrière le Chef de l’Etat qui est obligé d’avancer à découvert au risque de se trouver demain, dans des situations personnelles très inconfortables. Ces risques existent objectivement aussi bien dans le traitement des différents dossiers relatifs au Nord Mali, que dans le traitement de la gestion des fonds issus de la privatisation de la Sotelma.

Ceci est donc une retombée insuffisamment soulignée de la corruption. Les malfaiteurs, ont isolé le sommet de l’Etat du reste du corps de l’Etat, ont isolé l’Etat des citoyens. C’est uniquement une telle isolation qui peut expliquer qu’interrogés pour savoir si la reforme constitutionnelle en cours était une bonne chose, les députés, servant leurs intérêts personnels, ont poussé l’exécutif dans l’erreur en répondant « non, mais nous votons oui. »

Regard du monde extérieur sur le Mali
Il est important que le malien sache ce que le monde extérieur pense de lui et de son pays. Pour cela, il y a une institution dont l’évaluation est importante. Il s’agit de l’Institut International des Etudes Stratégiques (IISS = International Institute for Strategic Studies) de Londres. Lorsqu’il s’agit d’un pays africain francophone il existe une autre structure dont les études comptent de façon éminente ; il s’agit de la Direction Générale pour la Coopération Internationale et le Développement du Ministère Français des Affaires Etrangères. Ces deux structures partagent des conclusions d’études sur le Mali. Ces résultats appartiennent sont apparus à partir de l’année 2005. Ces travaux ont été conduits par des universitaires dont la jeune et brillante chercheure française Isaline Bergamaschi diplômée de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, promotion 2004.

Sur la base des études de Mme Bergamaschi, une opinion établie par les pays occidentaux sur le Mali se résume en trois points que je présente comme suit: (i) la vision politique du Mali s’est réduite uniquement à attirer l’aide extérieure ; (ii) dans la vision malienne, l’aide n’est pas un simple outil circonstanciel mais est devenue un objectif en soi qui remplace toute initiative nationale ; (iii) l’ensemble de la classe politique malienne, par son comportement a vidé la démocratie malienne de son contenu en substituant à l’idée de développement national l’idée de la course au profit individuel.

De façon plus précise, les trois phrases suivantes de Mme Bergamaschi résument les pensées occidentales actuelles sur le Mali :

• Le gouvernement malien a adopté une stratégie de complaisance destinée à maximiser les flux d’aides au développement à destination de son pays ;
• L’aide n’est pas un simple outil financier et technique pour soutenir les initiatives nationales : elle a remplacé toute réflexion politique originale sur le développement du pays ;
• Le manque d'une vision stratégique sur le développement global, qui caractérise l'ensemble de la classe politique malienne, réduit le processus de démocratisation à une représentation politique ne visant que le profit.

Je ne dis ni ne conseille de valider ces opinions sur le Mali. La matière du travail d’un intellectuel est constituée d’idées et le lieu de son travail est le débat. Nous aurons tort de ne pas considérer ces opinions et de les débattre.

Que faut-il faire ?
Ce que nous devons faire, à mon avis se résume en trois attitudes combinées en une. Il s’agit d’être républicain, patriote et progressiste.
Il faut être républicain en cela que même si le régime actuel s’est lui-même mis, techniquement, dans une situation de quasi incapacité opérationnelle, nous devons adopter les vertus républicaines et lui permettre d’aller jusqu’au terme de son mandat institutionnel. Pas un jour de plus mais pas un jour de moins. Puis il faut former un front républicain et patriotique.
Nous devons être de vrais républicains en considérant que le Mali n’a pas besoin d’un homme providentiel qui viendrait le sauver. La solution aux problèmes de notre pays est politique. La vraie politique consiste à rassembler les femmes et les hommes de notre pays, de construire un large ensemble d’idées qu’il faut transformer en un projet politique. Lorsque les idées seront clarifiées, les objectifs clairement définis, les méthodes clairement identifiées, alors le choix des hommes viendra simplement et sans confusion.
Il y a une question centrale qui demeure : comment seront réglés les grands défis sociaux que sont l’école, la corruption, la normalisation de la justice, la mise des banques au service de l’économie nationale, etc… ?
Ces problèmes feront l’objet de propositions très claires au peuple durant la campagne électorale. Les résultats des élections donneront un mandat que nous espérons très clairs. Et comme cela est la tradition dans un pays démocratique, c’est ce mandat, durant les cent premiers jours de son existence, qui aura la primauté dans notre pays. Cette primauté écrasera les dispositions législatives et sera le premier moteur de l’application du droit.

Chères sœurs et chers frères, travaillons pour l’émergence d’un front patriotique et républicain. Il sera le nôtre. Sa ligne politique sera le nôtre. Nous avons la responsabilité de faire que nos idées et nos ambitions pour le Mali soient au pouvoir pour redresser le pays. Ce front républicain est actuellement en cours de constitution. Il vous sera bientôt soumis le projet de ligne politique et l’échéancier de sa constitution. Un comité d’experts techniques est en cours de constitution pour évaluer ce que sera le budget de l’Etat. Les travaux de ce comité d’experts seront examinés lors d’un séminaire public. C’est à la suite de ce processus que le front patriotique sera opérationnel. La polémique littéraire ne suffit pas. Il faut agir. Contribuons par nos talents divers et notre attachement au Mali a construire un front républicain solide.
Plus que jamais, réaffirmons nos choix dans l’unité. Le Mali a besoin de chacun de nous et de nous tous. Nous sommes, de façon irrévocable, individuellement et collectivement responsables du destin du Mali.

Dialla Konaté
Blacksburg, 28 aout 2011

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