mardi 9 août 2011

Projet de loi constitutionnelle : Ces insertions à effet boomerang « Pourquoi compliquer des choses déjà simples »

Projet de loi constitutionnelle : Ces insertions à effet boomerang
« Pourquoi compliquer des choses déjà simples »
Loin d’être des détracteurs à tout vent, du projet de loi constitutionnelle, j’estime qu’il est du
devoir de chacun de participer à l’enrichissement du débat et le jour venu, d’aller exprimer sa
voix en votant. Ainsi par ces commentaires sur certaines dispositions du dit document j’espère
à mon niveau contribuer au débat.
En parcourant rapidement le projet de loi constitutionnelle, quelques unes des modifications
apportées, m’ont paru susceptibles de nuire beaucoup plus que d’apporter une amélioration
quelconque. Il s’agit notamment de l’article 31 qui interdit aux maliens binationaux de
briguer la magistrature suprême, de l’article 25 qui érigent les langues nationales en langue
d’expression officielle et aussi de la charte du Mandé (du Kurukan Fuga) dans le préambule.
1) Les binationaux bannis de la magistrature suprême
«Article 31 : Tout candidat aux fonctions de Président de la République doit être de
nationalité malienne d’origine, n’avoir aucune autre nationalité et jouir de ses droits civils et
politiques » en lieu et place de «Tout candidat aux fonctions de Président de la République
doit être de nationalité malienne d'origine et jouir de tous ses droits civiques et politiques»
Pendant que les autres avancent dans l’ouverture, on nous propose de reculer. Il y a-t-il eu un
problème de binationalité au Mali ? Les Frederick Kanouté, Jean Tigana, Malamine Koné etc.
ne sont-ils pas cités parmi les plus dignes fils de ce pays. Alors pourquoi, soudainement cette
volonté d’indexer ces binationaux? La multi culturalité ne peut être une richesse et en même
temps, la bi nationalité une tare. Donnons à tout malien le droit de demander la confiance du
peuple, c’est une élection au suffrage universel. Le peuple n’est-il pas souverain ?
2) La charte du Mandé insérée dans la constitution malienne
Après le chapeau du Préambule, avant le tiret ainsi formulé « - affirme sa volonté
de préserver et de renforcer les acquis démocratiques de la Révolution du 26 mars
1991 », il est inséré le tiret suivant :
«- déterminé à veiller au respect des principes énoncés dans la Charte
adoptée en 1236 à Kurukan Fuga».
Loin de moi, toute volonté de nier la portée historique de la charte ; au contraire nous devrons
en être fiers. Cela ne m’a pas empêché d’être très surpris, voire choqué, de son insertion dans
le projet de loi constitutionnelle. La constitution est-elle le lieu indiqué pour valoriser le
patrimoine spécifique à un groupe ethnique donné? Les autres ne seront-ils en droit de
réclamer la consécration de leur patrimoine dans la constitution ? En causant avec un
« cousin » Dogono à propos de cette insertion, il me disait « le drapeau du Mali comportait
un idéogramme dogono, on l’a enlevé parce qu’on disait que c’est spécifique à une seule
ethnie ; et pourquoi donc la charte du kurukan Fuga ? »
Le Mali a toujours été – avant le Mandé, avec le Mandé et après le Mandé- le théâtre de
peules glorieux, dont leurs descendants tous encore très fiers. Au moment où on réaffirme
avec force le principe de laïcité, au point de ne pouvoir faire référence au coran ou à la bible,
on tient à mentionner cette charte dans la constitution. Le Mali doit être à l’image de nous
tous. La constitution d’un pays aussi divers que le nôtre, ne doit pas glorifier ou viser un
groupe donné, elle doit être neutre et de portée générale. Sinon elle sera source de frustration,
de complexe de supériorité (ou d’infériorité), de division, j’en passe.
3) Les langues nationales érigées en langues d’expression officielle
Le huitième et le neuvième, alinéas de l’article 25 de la Constitution sont remplacés par les
dispositions suivantes : «Les langues nationales et le français sont les langues d’expression
officielle. La loi en fixe les modalités de mise en œuvre. » en lieu et place de «Le français
est la langue d'expression officielle».
Voilà une modification qui devrait me faire sauter de joie, moi et tous ceux qui sont pour la
défense et la promotion de nos langues et cultures respectives. Mais au lieu de cela, elle a créé
en moi, peur et interrogation. Quelles seront les conséquences de la mise en œuvre de cette
loi : richesse linguistique des maliens ou cacophonie, domination d’une langue nationale ou
d’un groupe de langues nationales au point de faire disparaître les langues dites minoritaires,
voire « minorisées » ? En attendant d’en savoir plus, je me suis laissé envahi par le doute et la
stupéfaction. J’espère qu’en bout de chaine, nous ne serions que plus unis et plus forts pour un
Mali qui gagne.
 Hypothèse 1 : Toutes les langues nationales sont traitées avec équité
Chacun parlera et écrira la langue de son choix. Imaginons que chacun, de plein droit,
choisisse l’une de la quinzaine de langues nationales, pour s’exprimer, dans l’administration,
à l’assemblée nationale, à la télévision etc. Est-il pratique voire faisable que chacun se mette à
parler (ou à écrire) sa langue, alors même, que son auditoire ne le comprend pas ? Souvenons-
nous de l’émission « l’artiste et sa musique » sur l’ORTM où selon l’animateur du jour, on
pouvait ne parler que Bambara, Peulh, ou Sonrhaï. Ceux qui ne parlaient pas Peulh et Sonrhaï,
se sont vite plaints, au point que l’émission a disparu. Dans l’administration un agent pourrait
alors, parler sa langue sans se soucier du choix de langue de l’usager. Bien sûr, on peut
toujours tout traduire, mais à quels coûts et pour quels bénéfices ? La guerre (pacifique certes)
des langues saura-t-elle être évitée?
 Hypothèse 2 : Un groupe de langues nationales, est favorisé
Vu les difficultés insurmontables que risquerait de poser la mise en œuvre d’une telle
disposition, les autorités pourraient penser à mettre l’accent sur un groupe de langues ou
même sur une seule langue nationale, au lieu de les promouvoir toutes. Il y aura alors ceux qui
auront l’opportunité de parler leur langue maternelle et d’en être fiers et ceux qui en seront
dépossédés. Il y aura ceux qui se sentiront moins maliens et ceux pour qui le Mali c’est
d’abord eux et ensuite les autres. On risque d’avoir d’un côté la frustration, la colère, le rejet,
le repli, le dégoût de la chose nationale et de l’autre coté l’incompréhension, la volonté
d’imposer, le mépris. Et que va gagner le Mali ? Rien je dirai. Un Mali fort ne se fera qu’avec
tous, dans le respect, dans le dialogue, dans la compréhension. Chaque groupe ethnique doit
avoir l’opportunité d’apporter sa pierre à la construction d’un Mali divers et être encouragé à
cela. L’écriture N’KO (de création récente) a eu droit à toutes les promotions et même à son
monument (la bougie d’après les bamakois), au même moment l’écriture Touareg, vieille de
milliers d’années et pratiquée, n’est connue que des initiés de la DNAFLA. Ce n’est pas de ce
Mali que nous rêvons.
Les textes, encore plus une constitution, attisent les passions. C’est pourquoi des pays comme
l’Allemagne, les Etats unis d’Amérique, ont pris soin de ne pas indiquer dans leur
constitution, une langue nationale.
Le Français est certes la langue de l’ex colonisateur mais elle est aussi la langue de la
neutralité, du consensus de nos pères de l’indépendance, elle reste encore un moyen rapide et
moins couteux d’accès à la connaissance en générale et à la science en particulier. Pourquoi
ne pas aller vers l’anglais au lieu de nous ramener au Nko et autres. Nous sommes dans un
monde de compétition de plus en plus féroce, et cela même au sein de l’UEMOA. Pour
l’instant nos langues ne sont pas en mesure de relever le défi de la mondialisation. La
promotion de nos langues nationales ne doit pas être synonyme du rejet du Français qui est un
acquis. Nous n’avons pas pu doter encore nos facultés de bibliothèques dignes et nous voilà
ouvrir d’autres axes de dépenses. Vouloir remplacer le Français, à pas forcés, par une autre
langue nationale, ou groupes de langues nationales, est à mon avis un virage dangereux qu’il
faut éviter de prendre.
Abdou Maiga
Enseignant universitaire
Bamako Mali

1 commentaire:

Coul a dit…

Je trouve votre analyse pertinente et allant dans le sens de ce que devraient nous proposer nos intellectuels. Je vous en remercie même si cela vient d'un Maiga!!!!
Je ne suis pas d'accord avec la dernière partie de cette analyse sur les langues. Je trouve votre vision sur les langues nationales très pessimiste et apocalyptique. Le choix d'une langue dans un pays est un choix hautement politique et cela ne peut pas se faire sans heurter certaines "sensibilités". Mais je dis que ce n'est pas cela qui devrait nous empêcher d'avancer, au contraire!
En remontant dans l'histoire vous verrez que le français que vous semblez préféré à n'importe quelle de nos langues nationales, au nom du respect d'une supposée laicité ou "homogénéité" nationale, ne s'est pas imposé sans un choix décisif et certainement impopulaire à l'époque. Cette langue dans laquelle vous et moi communiquons actuellement a été préférée à d'autres à l'époque et on a l'impression qu'il n'existe en France que le "Français".
Mais j'ajoute que seule une vision politique claire et determinée peut permettre de faire cela. Faisant parti d'un groupe minoritaire (Sénoufo même si de part mon nom on pourrait m'assimiler aux bambaras)je sais que ma langue maternelle n'aura aucune chance d'être retenue si un choix devrait être operé mais je serais à l'aise d'apprendre à lire et à écrire soit le Samogo (qui sont plus minoritaires que les sénoufos), le dogonon, l'une des variantes du keltamasheq ou le bwamu à partir du moment que c'est:
1- une langue malienne
2- un choix motivé
3- l'intérêt du Mali qui guide ce choix, entre autres.
Et c'est sans complexe que je parlerais cette langue dans la mesure que cela n'est le fruit d'aucune quelconque "domination" extérieure mais d'un choix politique interne même si cela pourrait semblé être une "imposition" pour certains. C'est parce que l'on a un "complexe" que l'on a tendance à toujours rejetté tant que "nous ne faisons pas parti des choix imposés". Libérons nous de ce complexe et avançons!
On pourrait échanger sur le sujet mais je concluerais en disant qu'il faut une langue malienne à la place du français, du moins pour l'apprentissage des connaissances domestiques qui vont nous permettre d'être nous mêmes et de nous ouvrir aux autres. Voyez les pays scandinaves pour la plupart, ils parlent tous Anglais pour communiquer avec le monde mais apprennent tout dans leur langue. Que cela soit en Suède, Norvège, Danemark ou Finlande, etc!