samedi 13 août 2011

Printemps arabe, été berbère

SLATEAFRIQUE, jeudi 11 août 2011
Printemps arabe, été berbère

Les Berbères ont profité du printemps arabe pour sortir la tête des oubliettes de l’histoire. Ils émergent même en Tunisie et en Libye. Un bel été berbère.

C’était impensable sous le règne de Ben Ali, mais la Révolution du jasmin a décrispé toutes les attitudes centralisatrices.

D’abord, la tenue en avril d’un premier et historique Congrès national amazigh (berbère) à Matmata, dans le sud de la Tunisie, là où la minorité berbère du pays vivote encore. Avec un but évident : profiter de l’ouverture consécutive à la Révolution pour fédérer les Imazighens tunisiens, qui représentent entre 5 et 10% de la population du pays, concentrés dans le Sud mais aussi dans les petits villages de l’île très touristique de Djerba.

Ensuite, dans la foulée du congrès, l’Atca, Association tunisienne de culture amazighe, est agréée le 30 juillet dernier par le nouveau régime, premier pas officiel pour la reconnaissance de la culture amazighe en Tunisie. Khadidja Ben Saïdane, la présidente de l’association, savoure cette victoire en présence du président du Congrès mondial amazigh, multinationale berbère créée en 1995 :

« Il s’agit de sauvegarder les us et coutumes authentiques amazighes en Tunisie et combattre l’image stéréotypée et les préjugés concernant les Amazighs, et relancer l’usage de l’écriture Tifinagh en tant qu’outil d’expression et de transcription graphique de la langue Amazighe. »

Remake de Carthage la phénicienne contre l’arrière-pays berbère ou des Puniques contre les Libyques ? Pas vraiment, mais une sortie de la longue obscurité, Tafat, « la lumière » en berbère, un vieux mot qui a traversé des millénaires et se comprend de la côte Atlantique jusqu’aux confins du Nil égyptien ; du désert du Sahara aux bords de la Méditerranée.

Une culture qui commence à être libérée et reconnue

Émergeant de partout, les Amazighes (au pluriel Imazighen, en langue berbère) font feu de tout bois, sur une étendue géographique et linguistique de plusieurs millions de kilomètres carrés. Mais c’est au Maroc que le mouvement amazigh a obtenu sa victoire historique.

Dans la foulée du printemps arabe, le royaume marocain a décidé d’ouvrir les vannes pour ne pas connaître le même sort que les autocrates du voisinage. Dans la vente concomitante de quelques libertés supplémentaires et d’une relative séparation des pouvoirs, la langue berbère, présente dans une dizaine de pays comme « dialecte impur », est reconnue comme langue officielle dans l’article 5 dans la Constitution adoptée par référendum populaire le 1er juillet dernier, à 98%.

Une autre première, victoire pacifique à la Marocaine, même si le combat initial a été lancé en Algérie il y a des décennies, avec du sang et des morts, des emprisonnements et des exils, à l’image de la plupart des combats algériens.

Malgré un recul, le berbère reste vivace en Algérie et les Kabyles, fers de lance de la lutte identitaire dont il faut reconnaître la primauté de la conscience, bataillent encore pour leur identité et tiennent tête au régime central qui reconnaît maintenant le berbère comme langue nationale —mais pas officielle.

En dehors de la Tunisie et du Maroc, l’autre renaissance est venue de Libye. Depuis que les Infusen des villages du Djebel Nefoussa et de Zwera, majoritairement berbères, ont rallié, dès les premiers jours, l’insurrection populaire, la culture berbère s’est libérée par l’apparition de radios et journaux, la création d’associations et de musées, l’instauration de cours de langue amazighe et la floraison de chansons ancestrales, comme le souligne ce site berbère :

« Partout sur les murs, ces dessins géométriques colorés et ce signe symbolisant les Amazighs, comme s’appellent les Berbères dans la région, deux demi-cercles reliés par un trait pour illustrer la connexion de l’âme avec le ciel et la terre. » L’Otan serait le ciel et l’amazighité la Terre ?

Mais qui sont les Berbères ?

Difficile de les définir avec précision, tant ils se sont fondus dans les pays où ils vivent, par des syncrétismes de couches culturelles superposées. Seul véritable point commun entre les Touaregs nigériens ou maliens de l’Ifoghas et de l’Aïr, les Kabyles, Chaouis et Mozabites algériens, les Chleuhs et Rifains marocains, les Zenagas mauritaniens ou les Infusen Libyens et ceux de l’oasis de Siwa en Egypte : ils partagent tous la même langue, le tamazight, utilisé par 45 millions de locuteurs selon les dernières études.

Antique langue de la famille afro-asiatique, elle est cousine de l’égyptien pharaonique et constitue aujourd’hui la langue vivante la plus vieille de la Méditerranée —le grec, l’égyptien ou l’hébreu ancien ayant tous disparu.

Mais qui sont les Berbères ? En dehors des clichés occidentaux qui font d’eux des blonds aux yeux bleus d’une modernité exemplaire, et des suspicions arabes qui les assimilent à une sous-culture « europhile » à tentation sécessionniste, les Imazighen sont avant tout un peuple tenace et résistant, fier de ses racines et d’une hostilité permanente aux pouvoirs centraux.

S’ils n’ont pas vraiment construit (absence tragique de vestiges historiques), ils sont adeptes d’une relative égalité entre femmes et hommes et d’une démocratie participative au sein de leurs tribus et villages. Et surtout, ils ont, de par leur présence depuis au moins 3.500 ans sur les territoires nord-africains (premiers royaumes berbères identifiés de Numidie centrale correspondant à l’Algérie et à l’Est du Maroc), ils sont plus tolérants et ouverts sur les autres cultures et religions.

Peu nombreux en Tunisie, ils survivent dans les reliefs et les zones enclavées, ce qui explique leur faible nombre sur le territoire tunisien, terre plate comme la Belgique wallonne ou flamande, et les 40% en Algérie et au Maroc, pays montagneux. Dans les zones similaires, à l’abri des capitales, ils sont 10% en Libye, au Niger, Mali et en Mauritanie, et également présents au Burkina Faso et même au Tchad. Arabisés au Maghreb et fondus dans les langues dominantes au Sahel et en Afrique centrale, les Berbères sont difficiles à cerner autrement que par la langue. D’où la définition récente, « est aujourd’hui berbère celui qui parle le berbère ». Celui qui le crie est évidemment beaucoup plus berbère.

La phobie arabe de la sécession

Longtemps brimés et marginalisés dans tout le Maghreb par l’idéologie panarabe des autorités en place, et celle, africaniste, des régimes du Sahel —qui ont presque autant peur des clivages culturels que de la démocratie et des libertés—, les Berbères n’ont pourtant pas joué la carte des puissances coloniales pour se rehausser.

Même la France, qui a tenté de diviser l’Algérie entre Arabes et Berbères pour s’assurer sa mainmise sur le pays, n’a pas réussi son œuvre, et pendant la guerre d’indépendance, les Kabyles, qui ont résisté les armes à la main, ont revendiqué l’indépendance totale plutôt que celle de leur territoire.

Les Berbères ont fait du chemin depuis, et si aujourd’hui encore des prénoms berbères sont interdits en Algérie, le tamazight y a cours naturellement et les radios et télévisions d’Etat passent des chansons berbères autrefois interdites d’antenne, tout comme sont assurés des classes de tamazight à l’école.

Mais il ne faut pas croire que le berbère a été totalement exclu. A titre d’exemple, les armées marocaine et algérienne sont majoritairement berbères, et nombre de généraux algériens parlent couramment le Tamazight.

Au Maroc, c’est une loi non écrite ; la femme du roi marocain est traditionnellement berbère, pour s’assurer du soutien des nombreuses tribus amazighes qui savent composer avec l’ennemi.

Le vieux berbère est malin. C’est sûrement pour cette raison qu’il n’est pas mort. Sa deuxième naissance ne sera que plus belle.
Chawki Amari

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