dimanche 8 mai 2011

JACQUES ROUMAIN, « GOUVERNEURS DE LA ROSEE » ET LE MONDE NOIR FRANCOPHONE


 

JACQUES ROUMAIN, « GOUVERNEURS DE LA ROSEE » ET LE MONDE NOIR FRANCOPHONE
Né en 1907 et mort le 18 août 1947, d'une famille aisée (son grand-père, Tancrède Auguste fut président d'Haïti de 1912 à 1913), Jacques Roumain est un remarquable écrivain francophone peu connu et rarement compris. Il est à la fois poète (Bois d'Ebène, la danse du poète clown, le Buvard : insomnie, Absence, Angoisse…), romancier(Les Fantoches, La montagne ensorcelée, Gouverneurs de la rosée) et essayiste (A propos de la campagne antisuperstitieuse). Fondateur du parti communiste haïtien, il est nommé diplomate à Mexico en 1942.
Notre propos a pour but de présenter « Gouverneurs de la rosée », de montrer son importance et sa signification pour conclure  sur le fossé entre l'idéal de Roumain et la réalité du monde noir francophone, 67 ans après la publication du roman.
1/ Présentation du roman
Publié à l'Imprimerie de l'Etat à Port-au- Prince en 1944, il nous installe confortablement dans un village haïtien, Fonds –Rouge. La population est en proie à une grande sécheresse et elle a recouru à toutes les pratiques anciennes de danses et de sacrifices rituels de poulets et de boucs pour y mettre fin. C'est peine perdue. Le fatalisme et la culture de la résignation neutralisent la combativité des habitants. L'absence de pluie entraîne aussi la dureté ou la sécheresse des cœurs. Les valeurs morales et humaines s'effritent, la haine, les rancœurs s'installent. Bienaimé et Délira, père et mère de Manuel le héros, sont les premiers personnages du roman, victimes du fléau. C'est dans cette atmosphère de misère que leur fils unique arrive de son voyage cubain. Son séjour dans les plantations de canne à sucre lui a permis d'observer les pratiques de l'agriculture moderne. Il a compris l'irrigation et l'exploration de la source. Ses idées révolutionnaires et communistes le poussent à l'action. Il découvre non loin du village un endroit où dort une eau profonde. Son projet est de l'extraire pour sauver les villageois. Alors il en discute avec sa fiancée Anaïse. C'est l'un des plus beaux moments du roman où le héros étale son idéologie de l'action : « L'homme est le boulanger de sa vie » et « l'expérience est le bâton des aveugles ». Pour matérialiser cette belle théorie, Manuel va mobiliser tous les villageois en conditionnant passionnément les femmes. Il s'agit de creuser la source et de conduire l'eau au village par un système de canalisation. Pour gagner une cause, il suffit de motiver les femmes car, dit-on, « ce que femme veut, Dieu le veut ». L'assemblée générale est fixée nuitamment, les femmes ont réussi à convaincre les hommes d'y participer. Manuel expose le projet dont l'application commande la mobilisation de toutes les forces vives du village. A défaut de pluie, l'exploitation de la source par le maraîchage est un moyen d'éviter la famine. C'est en ce moment que surgit Gervilaine son cousin et rival amoureux d'Anaïse. Il tente de détourner l'assemblée générale qui finit par le chasser. Mais il attend le héros dans l'obscurité et le poignarde mortellement. Manuelle maîtrise sa blessure, se traîne jusqu'à la concession familiale. Délira, Sa mère, se présente mais son fils obtient qu'elle se taise pour ne pas ameuter le village. Anaïse est appelée à son tour et reçoit la même consigne.  Hilarion, le chef de la police locale, qui épiait la mobilité de Manuel pointe son nez à la fenêtre et notifie à la pauvre mère la convocation de son fils. Mais le héros rend l'âme au grand étonnement de la population. Le projet est maintenu et Ana conduit les villageois à la source qui jaillit sous l'action salvatrice de la jeunesse en effervescence.
2/La sémantique du roman
En écrivant son roman, simple et limpide, Jacques Roumain a mis en œuvre plusieurs significations. La sécheresse est le prétexte pour indexer certaines mentalités du monde noir. En premier lieu il y a la croyance aveugle à certaines traditions ancestrales qui empêchent la communauté noire de vaincre son environnement. Les dangers permanents sont l'immobilisme, l'inaction, le fatalisme, la résignation… Si l'eau du ciel refuse de tomber, il faut exploiter l'eau souterraine. Roumain, intellectuel avant-gardiste et éveilleur de conscience, a cru avertir le monde noir des mentalités et des comportements dépassés. Manuel est le héros qui défend et véhicule ses idées révolutionnaires et pragmatiques. L'Afrique au sud du Sahara, l'Afrique centrale et la corne de l'Afrique ont souffert pendant plusieurs décennies de la sécheresse. Les états n'ont guère réussi le transfert des mentalités pour maîtriser un environnement hostile. Des politiques ont englouti des milliards dans les forages mais les paysans restent encore tributaires des cultures extensives et des pluies. De gros barrages ont été préférés aux petits plus efficaces et pouvant couvrir de vastes  étendues des territoires. Les Noirs sont loin de gouverner l'eau, ce bien si précieux et vital. Les barrages de Manantaly, de Sélingué et de Markala au Mali n'ont pas permis de gouverner les eaux des fleuves Sénégal, Sankarani et Niger. Elles continuent à couler à la vitesse du siècle.
Roumain nous enseigne les bienfaits du voyage par l'observation et la restitution. Manuel a valorisé son séjour cubain en appliquant ce qu'il a vu et retenu. C'est ce qui lui a permis d'importer l'irrigation et le maraîchage à Fonds-Rouge. Les chefs d'état africains et leurs experts parcourent le monde entier depuis 50 ans mais les mêmes maux persistent.
« Gouverneurs de la rosée » nous apprend que le plus important réside dans la volonté de l'homme à transformer sa vie, à l'image du boulanger et la farine. Dieu existe pour tous les hommes de la terre et leur a recommandé la recherche du savoir utile. Les Noirs aussi doivent le conquérir par tous les moyens. Là aussi, c'est un gros recul. Les universités et les écoles sont partout en crise mais le cas du Mali dépasse l'entendement. Voici 20 ans que l'on n'étudie pas et les niveaux ont pourri.Peut-on construire une nation en tuant le génie ? L'esprit bien formé n'est-il pas au-dessus de l'argent ? Il ne s'agit pas d'avoir des idées mais il faut savoir les appliquer. Manuel a découvert la source mais il sait que la canalisation et le drainage vers le village dépassent son seul être. Le travail collectif s'offre mais la haine sépare les habitants. Son oncle a tué celui de Gervilaine, son cousin dont il a ravi Anaïse. Il prend conscience de l'importance du rôle des femmes dans toutes les sociétés. Elles sont fortement mises à contribution dans la dynamique de réalisation du projet. Bien avant les tapages politiciens, Roumain a fortement nourri la problématique de la participation des femmes noires au développement.
C'est la haine, la jalousie, l'intolérance et la trahison qui sont les mobiles de l'assassinat de Manuel. Le monde noir en souffre encore énormément. Les cas ivoiriens,guinéens,burkinabé,centrafricains,tchadiens,sierraléonais,libériens,  congolais, burundais, rwandais courent encore tous les esprits. Ces maux sont les vrais freins à l'union, à la concorde, au progrès et au développement du monde noir. Pourtant « Gouverneurs de rosée » a proposé dans la mort de Manuel une orientation à suivre. Le héros a choisi l'intérêt public au détriment du sien. Il savait qu'il allait mourir mais il fallait taire l'arme de la haine et de la  vengeance. Les vivants ne doivent pas payer pour les morts. Sa vieille mère, son vieux père et sa fiancée l'ont bien compris. C'est ce qui a permis la réalisation du projet qui lui tenait tant au cœur. Combien de gros diplômés noirs, combien de dirigeants noirs, combien de politiciens noirs appliquent cette belle leçon de sagesse enseignée par Roumain ?
L'intrusion de la police, donc du pouvoir dans le roman met à nu la cohabitation difficile entre les dirigeants et le guide, le vrai patriote. La police filait Manuel et surveillait  ses actions, ses gestes et ses déclarations. Elle ne le portait guère et ferait tout pour l'arrêter avant qu'il ne donne ses idées aux populations, taillables et corvéables à merci. Rares sont les pouvoirs noirs qui n'ont pas prolongé les pouvoirs coloniaux. L'homme engagé fait énormément peur et tous les prétextes sont bons pour le tuer ou le mettre hors d'état de  nuire. La liberté de pensée et d'expression reste encore à conquérir véritablement dans beaucoup de pays noirs .Une sagesse malienne enseigne que quiconque méprise la médisance et les mauvais, il vaut mieux ne pas se mêler de vie publique ou devenir chef. Malgré cela, des journalistes et des enseignants sont continuellement harcelés ou interpelés par la justice. Les braves Sambi Touré, Hamidou Diarra dit Dragon, Bassirou Minta, Seydina Oumar Dicko(SOD)  et tant d'autres sont passé par là au Mali. Rares sont les pouvoirs noirs qui tolèrent la contestation. Les occidentaux qui les parrainent se soumettent pourtant à toutes les flagellations.
La politique linguistique actuelle de la francophonie prône la diversité et le partenariat entre le français et les langues locales. Jacques Roumain  a réussi la cohabitation entre le créole et le français dans son roman. L'école  de René Maran continue allègrement son chemin depuis « Batouala », publié en 1921.
67 ans après sa publication et 50 ans après les indépendances, « Gouverneurs de la rosée » reste une création littéraire d'actualité. En cela réside tout le mérite du romancier. Les problèmes existentiels soulevés demeurent encore entiers .Ils mettent en question la fonctionnalité de la littérature dans le monde noir. Est-ce que les décideurs noirs lisent ? Est- ce qu'ils comprennent ce qu'ils lisent ? Pourquoi  ce fossé entre la conception et l'application ? Sommes-nous condamnés à reculer ?
 Nous faisons nôtre cette pensée du grand Albert Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui le regardent sans rien faire. »
              Lassana Djigaly Namaké Keita, professeur de lettres modernes au lycée Massa Makan Diabaté, Bamako.
 
FREE Animations for your email - by IncrediMail! Click Here!

Aucun commentaire: