samedi 1 janvier 2011

La Côte-D’ivoire, l’Afrique, le Développement

La Côte-D'ivoire, l'Afrique, le Développement


Les deux façons de faire de la politique

L'année 2010 s'achève. L'Histoire continue. L'Histoire de l'Afrique de l'Ouest connait en ce moment une crise importante. Cette crise est liée à la Cote d'Ivoire. Tant et tant de personnes talentueuses ont déjà parlé et écrit au sujet de cette crise. Je vais essayer ici d'aborder la question ivoirienne en l'immergeant dans la réflexion générale sur le pouvoir. L'Histoire des hommes est cette extraordinaire aventure par laquelle des animaux devenus sapiens ont créé de la richesse matérielle mais aussi des lois et des règles. Ces richesses matérielles et immatérielles ont pour but d'assurer l'accès du plus grand nombre à la subsistance, au bien-être à l'intérieur de communautés stabilisées. L'un des esprits publics les plus brillants du 20eme siècle, John Maynard Keynes a dit que toute l'aventure humaine se résumait à la recherche combinée de trois choses que sont : l'efficacité économique, la justice sociale et la liberté politique. Ce sont les méthodes et pratiques du gouvernement de la société organisée en Etat qui ont la charge de conduire les populations vers ces objectifs keynésiens.


En simplifiant, on peut dire, à la suite de penseurs de la philosophie politique incluant Hobbes, Machiavel, Montesquieu, Rousseau, Spinoza, Marx qu'il existe uniquement deux façons de faire de la politique. La première consiste à utiliser la force brutale, la ruse, la manipulation des individus, la corruption et l'achat des consciences. C'est la méthode que Hobbes, Spinoza, Rousseau appellent, en latin, potentia. Cette méthode conduit au conflit qu'il soit recherché (le conflit marxiste de la lutte des classes) ou déguisé (les pratiques machiavéliques). L'autre façon de faire de la politique est d'accepter, à priori, de se comporter selon des règles préalablement et librement agrées par l'ensemble de la communauté. C'est la méthode du potestas, toujours en latin et toujours selon Hobbes, Spinoza et Rousseau.


Le lègue politique de Houphouët-Boigny

Revenons à la Côte d'Ivoire. De 1945 à sa mort en 1993, Houphouët-Boigny a dirigé ce pays avec l'aide d'un parti-Etat, le PDCI-RDA. Il est notoire que Houphouët-Boigny ne tenait pas de conseil des ministres, administrait le pays comme un village et n'acceptait aucune contradiction. Le régime politique s'y était construit en enrôlant des militants en échange d'avantages de toutes natures. Les rôles publics et souterrains de Houphouët-Boigny dans l'élimination de ses adversaires politiques dans son pays, dans la déstabilisation des régimes politiques progressistes en Afrique de l'Ouest, dans la guerre du Biafra en tant qu'intermédiaire des groupes militaro-industriels étrangers sont bien connus. Parce que tous les acteurs politiques ivoiriens actuels sont des héritiers directs ou indirects de Houphouët-Boigny, il est impossible de clairement comprendre la situation actuelle de ce pays sans évoquer cet héritage. Plusieurs ouvrages ont décrit le fonctionnement du système politique instauré par Houphouët-Boigny. Je renvoi le lecteur à un d'entre eux écrit par un homme venu de l'intérieur de ce système. M. Denis Bra Kanon fut Ministre de l'Agriculture de Houphouët-Boigny. Il a écrit en 1985 un livre publié par Economica intitulé « Développement et Appauvrissement ». M. Bra Kanon décrit certaines des pratiques politiques et économiques du système Houphouët-Boigny. Comme l'indique le titre de son livre, Bra Kanon qui a connu le système de l'intérieur assure que celui-ci a toujours agit pour enrichir des individus ou des groupes d'individus, toujours agit pour manipuler des gens plutôt que de développer un pays. Depuis 1993, tous les régimes politiques, après avoir bien appris les leçons de l'ère Houphouët-Boigny, ont contribué, en Cote d'Ivoire, à remplacer des groupes d'intérêts par d'autres, de remplacer des privilégiés par d'autres. Le Front Populaire Ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo était venu avec l'idée de la démocratisation. Il a fini, hélas, par ressembler au système établi par Houphouët-Boigny. Dès lors c'était, à mon avis, une illusion de croire ou de faire croire que le peuple ivoirien allait trouver son compte avec l'élection de Gbagbo, de Bédié ou de Ouattara. Chacun est un représentant d'intérêts particuliers pour lesquels il vaut mieux perdre la vie que de perdre le pouvoir et ses avantages. En conséquence, je crois que même si le pouvoir était donné demain à Ouattara, ce ne sera qu'une question de temps pour qu'éclate entre Ouattara, Bédié et d'autres courants houphouetistes des luttes d'intérêts aussi dévastateurs que celle que nous voyons en ce moment. Ces intérêts sont beaucoup plus significatifs que les individus de premiere ligne que sont Gbagbo, Bédié et Ouattara. Le problème, en vérité n'est ni Gbagbo, ni Bédié, ni Ouattara. Le problème c'est le système politique ivoirien ; c'est la façon de faire la politique qui revient à se construire un patrimoine personnel au détriment de son peuple comme l'a fait Houphouët-Boigny et d'entretenir des obligés grassement entretenus comme l'a fait Houphouët-Boigny. Apres avoir établi dans son pays un « royaume républicain », Houphouët-Boigny a passé le reste de sa vie à parler de paix allant jusqu'à créer un prix pour la paix à l'Unesco. Mais de sa mort à ce jour la denrée la plus rare en Côte-D'ivoire n'est-elle pas la paix ? Peut-on trouver un réquisitoire plus éloquent contre Houphouët-Boigny et sa pratique politique qu'il illustra en s'opposant au rassemblement des Etats d'Afrique de l'Ouest comme prélude à l'unité africaine ? Le pouvoir comme instrument de promotion de soi et des siens, le pouvoir comme instrument de division, de manipulation et de corruption, voila le lègue politique de Houphouët-Boigny. Que pensez-vous donc que ses héritiers directs ou indirects en feraient ? Il est bien connu que Gbagbo voulait, au lendemain du second tour des élections, reconnaitre la victoire de Ouattara et se retirer. Mais ce sont les divers profiteurs qui pouvaient tout perdre avec cette défaite qui ont fait pression sur Gbagbo. Cette situation ressemble à celle de Robert Mugabe au Zimbabwe qui, depuis plus de dix ans, serait favorable à une retraite mais se retrouve prisonnier des privilégiés de son régime. En Cote d'Ivoire comme au Zimbabwe, l'intervention intéressée et souvent intempestive de puissances extérieures compliquent les données en légitimant, aux yeux des populations, un pouvoir despotique que les populations locales, pourtant victimes, finissent par célébrer comme étant patriotique. A l'heure actuelle je ne vois pas comment les héritiers de Houphouët-Boigny (en supposant un instant que ceux-ci sont unis) pourraient diriger la Cote d'Ivoire en excluant des populations se réclamant du FPI ou vice-versa. Du reste la capacité du FPI à mobiliser certaines populations est entrain de causer du tort à la crédibilité internationale du camp Ouattara qui, jusque là, se montre incapable de mobiliser les populations locales.


La Cote d'Ivoire, de Houphouët-Boigny à Gbagbo, en termes de la théorie de la philosophie politique relève du potentia plutôt que du potestas. La situation politique ivoirienne est dirigée par des intérêts particuliers et non par l'intérêt général. La situation politique ivoirienne est basée sur la corruption, la ruse, l'achat des consciences, la force brutale. Cette façon de faire de la politique apportera encore bien du malheur aux populations de Cote d'Ivoire et des pays voisins.


Ce qui aurait pu être fait

En 1991 la grande victoire, à 81% des voix, de Frederick Chiluba sur le vieux Président Kenneth Kaunda en Zambie a été une étape importante dans la phase de démocratisation de la vie politique en Afrique. Chiluba a eu cependant la maladresse de vouloir pourchasser et humilier Kenneth Kaunda et les dignitaires de son régime. Kaunda connu pour son humilité fut même privé des revenus de sa retraite d'instituteur. Il fut menacé par Chiluba d'être privé de sa nationalité zambienne sous le prétexte que ses parents étaient originaires du Malawi voisin. Mais avant même la fin de son premier mandat en 1996, Chiluba avait créé, en moins de cinq ans, plus de corruption et de privilégiés qu'il ne le reprochait au régime Kaunda. Cela a créé des conditions objectives d'affrontement en Zambie. Pour décanter la situation, le Président Bill Clinton a eu la lumineuse idée de proposer à Kaunda de venir donner des conférences très bien rémunérées aux Etats-Unis. A de nombreux dignitaires de son époque, il fut proposé également des activités rémunérées et aussi la protection contre les vexations. En conséquence, Kaunda et ses dignitaires devaient laisser libre cours à la démocratie zambienne naissante.

Les Etats-Unis utilisèrent cette même méthode par la suite pour assurer une transition calme au Ghana à la fin du second mandat constitutionnel de John Jerry Rawlings en 2000; au Kenya lors du départ du Président Arap Moi en 2002 ; au Benin lors de la défaite de Nicéphore Soglo et du retour de Mathieu Kerekou au pouvoir en 1996 et 2001. C'est aussi cette méthode qui a permit l'élection de Mme Ellen Johnson Shirleaf au Liberia en 2006. Au Liberia il y a avait cependant une condition qui était que Mme Shirleaf devait accepter de ne servir qu'un seul mandat et devait accepter de ne pas se représenter contre la promesse de tenir secret ses activités de soutien à Charles Taylor durant les années de braise dans ce pays. En janvier 2010 Mme Shirleaf a déclaré qu'elle ne respecterait pas son engagement. Aux Etats-Unis, depuis, plusieurs documents sur le rôle de Mme Shirleaf durant les années Charles Taylor ont été publiés, sans doute pour l'impressionner. Attendons de voir la suite. Ainsi il a été possible d'assurer, en Afrique, une transition politique calme en offrant aux anciens dirigeants une alternative à la persécution et peut être la prison. Cette méthode cependant ne peut s'éterniser. Les cadres africains doivent prendre conscience et devenir, de gré ou de force, d'humbles serviteurs de leurs peuples et non des voleurs habitants des palais. Ceci étant dit, tous les anciens dirigeants africains ne sont pas de vulgaires voleurs et certains méritent d'être protégés.


Manifestement la situation en Côte-D'ivoire aurait été différente si une méthode similaire avait été mise en place au bénéfice de l'entourage de Gbagbo. Il est vrai que la situation de ce pays est singulièrement compliquée par des mises en cause pesant sur Mme Gbagbo et d'autres proches dans des affaires criminelles impliquant des pays étrangers puissants. Les intérêts de ces pays pourraient être difficilement inclus dans les termes d'un « marché électoral » visant la stabilité politique intérieure de la Cote d'Ivoire.


Ce qui peut être fait

La Cote d'Ivoire est dans la crise. A cause de la multiplication des erreurs commises par tous les acteurs y compris les Nations Unies. La crise s'approfondie chaque jour à cause des fanfaronnades des uns et des autres. Tout ceci va continuer a affaiblir chaque jour un peu plus le peu de cohésion qui semble encore exister au sein de la CEDEAO. De ce fait aucune solution simple n'existe plus. C'est ici que s'applique dans toute sa vérité une pensée de Napoléon qui disait que «  pour sortir de certaines crises, il faut commettre une faute ». Toute solution possible à la crise ivoirienne, à l'heure actuelle, se fera nécessairement en commettant une faute. Laisser Gbagbo en place serait une faute entérinant les manquements à la procédure électorale convenue. Mettre Ouattara au pouvoir serait une violation de la souveraineté de la Cote d'Ivoire dont la Cour Constitutionnelle est la seule instance habilitée à déclarer le vainqueur de l'élection présidentielle. Mettre en place un pouvoir partagé ou reprendre les élections serait une faute ne reconnaissant pas la légitimité du vote du peuple ivoirien. Reprendre les élections dans une seule zone ou les compter dans une seule zone serait une atteinte à l'unité de la Cote d'Ivoire et à l'égalité de tous les citoyens devant la loi. Résoudre le problème ivoirien revient donc à choisir la faute que l'on souhaite commettre. Ensuite, il faudra en assumer les conséquences. Le tout alors est de savoir qui va se charger de commettre la faute et qui va se charger des conséquences de la faute commise. Sachant que de toutes les façons les populations de Côte-D'ivoire et des pays voisins paieront un prix fort et longtemps.


La situation ivoirienne est un modèle

En 2010, la vie politique dans la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest, à l'image de celle de la Côte-D'ivoire est dominée par la corruption, les intérêts particuliers, la ruse, la force brutale. Dès lors, à mon avis, un drame de type ivoirien plane au dessus de tous les autres pays. C'est là où se trouve l'urgence qui consiste à travailler ici et maintenant afin de conjurer ce mal. Conjurer le mal c'est placer l'intérêt national, le respect des règles, des lois et des procédures au centre de la vie politique démocratique.


Une crise peut toujours intervenir partout et à tout moment. Mais lorsque les acteurs de la vie politique conviennent de régler les problèmes en utilisant des règles librement acceptées, en utilisant des lois de la république dont l'exécution est confiée non point à des obligés mais à de vrais magistrats, alors la vie civile finit toujours par prévaloir.

Pour de nombreux politiciens africains, les élections sont un prétexte dans la mesure où chaque candidat y va avec ses propres résultats dans sa poche et dans la tête la volonté de ne reconnaitre que ceux-ci. La loi elle-même y compris la constitution est un prétexte. Les règles de fonctionnement de la république sont des prétextes pour couvrir les facéties de minables gouvernants. Par exemple dans combien de pays africains les délibérations du conseil des ministres importent. Quelque soit le débat en conseil des ministres, le compte-rendu qui en est fait et publié au journal officiel est celui qui reflète le point de vue que le « plus fort » veut voir adopté.


Les intellectuels africains semblent avoir abandonné leur rôle de créer de la richesse matérielle et immatérielle. La politique est devenue le raccourci pour s'enrichir. Pour bien entrer dans l'année 2011, il est urgent que les intellectuels africains, les vrais, déterminent leurs rôles historiques et se mettent au service de la démocratie, de la république et au service de leurs populations. Le service public c'est, très souvent, l'abandon de la recherche du confort personnel. Tant que les cadres africains n'accepteront pas que l'intérêt public prime sur l'intérêt personnel alors il n'y aura pas de développement mais des querelles de coqs pour le partage d'un gâteau qu'ils sont incapables de créer. Le développement répétons-le n'est ni une obligation, ni le fruit du hasard ; c'est une étape rationnelle dans le cheminement d'un groupe humain ayant épousé l'état d'esprit qu'il faut. Car, répétons-le, le développement ce n'est pas des statistiques (souvent maquillées) mais un état d'esprit. Un état d'esprit que l'on acquiert par l'éducation.


Dialla Konaté

Blacksburg, 31 décembre 2010



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Mr ASSADEK aboubacrine
Assistant au département de mathématiques et informatique
à la Faculté de Sciences et Techniques de l'Université de Bamako.
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Kofi Annan : "Pas de développement sans sécurité, pas de sécurité sans développement, ni développement ni sécurité sans respect des Droits de l'Homme".

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