vendredi 14 janvier 2011

GBAGBO, LE WOODY, ET LA TRAGEDIE EBURNIENNE


              GBAGBO, LE WOODY, ET LA TRAGEDIE EBURNIENNE
Deux mots, deux petits seulement mais pleins d'imaginaire et de culture pour faire structure
avec la crise et la dynamique de l'Etat-postcolonial ivoirien. Deux mots, trésors du vagin
linguistique ivoirien : Woody (guerrier) et Eburnie ! Deux mots qu'on utilise ces temps-ci du
côté d'Abidjan !
Fureurs de l'Histoire, terreurs des hommes, que diantre depuis l'an zéro, le bipède tue le
bipède pour le rang, le pouvoir, le trésor. Et cela avant les orfèvres de la théorie du pouvoir et
de la couronne d'enfer qu'il traine. Au pays d'Houphouët, l'histoire bégaie à défaut de se
répéter. La tragédie éburnienne a ses woodys.
« Eburnie », nom qui, selon certains, devait remplacer celui de Côte d'Ivoire, au nom de
l'authenticité ivoirienne, revient aujourd'hui dans les joutes verbales au bord de la lagune
Ebrié. Pour certains anticolonialistes ivoiriens d'hier, le destin était aussi dans le nom, car le
nom est très important et porte un fétiche! Ivoirien, selon eux, évoque dans les consciences
celui qui ne voit rien...Fallait donc changer de nom de pays ! Mieux, extirper de l'imaginaire
national et de la conscience du citoyen nouveau, ce qui n'était qu'un avatar du colonialisme
(le nom Côte d'Ivoire).
Ironie de l'Histoire, les ivoiriens semblent ne rien voir aujourd'hui à l'ampleur de leur propre
descente aux enfers pour se ressaisir, malédiction du nom du pays ou génie autodestructeur
des Hommes ! Les héritiers d'Houphouët ont appris à se faire peur. L'on prie pour la paix
dans l'église et dans la mosquée, ce qui n'empêche nullement, au même moment, de bénir
dans le secret du cœur et de Dieu, le héros de sa tribu, de son ethnie et de sa région. Dans les
médias, on en appelle à la catharsis collective, à l'effort du citoyen, à la veille sur la
nation qui mérite soins et hygiène et en privé, l'on prie pour la victoire, même dans le
sang, de son candidat, le frère de la tribu ou le coreligionnaire. Folie des hommes quand
le suicide collectif devient une malédiction ! Au point qu'un journaliste ivoirien, (Venance
KONAN) qui a reconnu depuis longtemps dans un mea culpa courageux, être de ceux qui se
sont trompés avec la surenchère de l'ivoirité qui a conduit le pays à la guerre et qui soutient
aujourd'hui OUATTARA, se demande si le peuple ivoirien n'est pas devenu fou avec des
hommes de religion aussi partisans et dangereux !
Venance KONAN aujourd'hui recherché par les escadrons de la mort n'est pas le seul, loin de
la surenchère anticolonialiste, à interroger la conscience nationale ivoirienne, les
responsabilités des ivoiriens eux-mêmes en tant que peuple adulte face à l'Histoire quand elle
se fait, au destin quand il se construit, se choisit et se décide.
Ce n'est point l'avertissement de l'éminent Harris Mémel Fotê, sociologue ivoirien,
aujourd'hui mort, qui évitera au pays de l'Ivoire son auto-malédiction quand il mettait
justement le doigt sur le silence, voire la collusion des intellectuels africains avec les
satrapes, les dictateurs et les pilleurs locaux, quand ils ne rendent l'Homme Blanc
responsable de tout comme si le général De Gaule ne nous avait pas déjà avertis que les
Etats n'ont –hélas-que des intérêts.
Qu'est ce que Seydou KONE, alias Alpha Blondy, n'a pas annoncé dans ce pays qui
semblait béni des Dieux ? Qu'a-t-on fait des sermons sonores de Moussa DOUMBIA, alias
Tiken Jah Fakoly, avec son reggae digne, engagé et avisé ?
Quand les élites intellectuelles, même si au sens sartrien, sont rares, partagent avec les élites
politiques « le grand corps malade » au nom des rituels de la « mangécratie ». Cette tyrannie
du ventre qui empêche de dire la vérité et d'agir dans l'éthique. Dans la « mangécratie », non
un monopole éburnien, l'intérêt privé prime le public et le nombril dicte la loi à l'intérêt
général.
Dans cette crise structurelle, c'est bien l'Etat- nation, sous le double joug néocolonial et de
l'incurie des politiciens locaux, qui est mise à rude épreuve, en face d'elle-même, ses
contradictions profondes et ses appels pressants à l'avenir. Quand la mue exige sa part de
douleur.
Quant aux nations, elles ont leurs âmes propres ou ne sont pas. Le défi postcolonial se
concevait comme l'œuvre cyclique de la construction laborieuse d'un Etat-nation viable,
prospère, synthèse de la multitude ethnique. Or, il est connu que quand la politique cesse
d'être une vision au service de la multitude et se réduit à une offre pour le ventre, la
démocratie même devient « démocrature », sa propre caricature. Elle se tribalise et
« s'ethnise. » Les alternances devient impuissantes à être des alternatives sous les « viva »
des médias de la tragédie abonnés à l'Afrique- catastrophe !
Houphouët lui-même n'avait pas résisté au privilège Akan, surtout baoulé, consistant à
réserver le primat des postes régaliens et des bourses d'études aux siens.
Il est aussi évident que quand l'ethnie entre par la grande porte du palais, la nation
s'empresse de sauter par la fenêtre. En Eburnie, cela date certes avant Gbagbo et n'est pas
un monopole ivoirien.
La nation, creuset, exige une charge d'efforts pour mériter d'être le lieu d'une vraie hygiène
de vie en société.
Certes, l'ethnie tout comme la dérive ivoiritaire, ne sont que des éléments structurants de
cette crise profonde, et n'en sont pas les seules causes.
Dans un contexte tribal de lien social qui reste fort en Afrique couplé à la réalité de la
faiblesse du secteur privé, contrôler l'Etat et ses déclinaisons constitue un atout majeur, au
nom de « la métaphore du grilleur d'arachide » admis à en mettre souvent dans sa bouche.
Contrôler la manne étatique permet d'en jouir au sens dionysiaque et d'en faire profiter son
clan, ses compagnons.
Gbagbo a « bétéisé » sa garde rapprochée au nom de la solidarité et de la fidélité ethniques.
Pour le woody de Mama, en temps de cyclones, on n'est mieux protégé que par les siens.
Laurent Koudou GBAGBO s'est défini en woody (guerrier) et chez les bétés, à ce qu'il parait,
le woody se bat jusqu'à la mort ou à défaut, doit être vaincu après une résistance farouche. Ne
disait-il pas à Mama, son village, que si vous arrivez un jour dans un village et trouvez les
herbes et les arbres arrachés et que étonnés, vous demandez ce qui s'est ici passé, les
villageois vous répondront fascinés voire nostalgiques que c'est un woody qui a été vaincu ici
mais qu'il a fait preuve d'une résistance digne. Propos prémonitoires à l'aune d'une actualité
dès plus terrifiantes ! Quelle fureur surtout quand la défaite électorale ne fut point attendue,
venue en coup de massue sur celui qui se définissait jadis comme l'enfant des élections, lui
qui fut le meilleur contributeur à l'avènement de la démocratie en terre d'Eburnie, allant
jusqu'à secouer électoralement le vieux Houphouët au crépuscule d'un règne mêlant charisme
et autoritarisme!
Comment Laurent Koudou GBAGBO, le tacticien hors paire, le stratège avisé, le tribun
populiste, incollable sur l'argot de la rue abidjanaise ( les mots nounchi comme on dit en
Eburnie), lui, l'historien auteur des livres « Soundjata, le lion du Mandé », écrit en prison
sous Houphouët et de celui sur son ethnie « Sur les traces des bétés » s'est-il laissé prendre au
piège d'une défaite qu'il avait évacuée de son champ mental au point de dégainer un slogan
de campagne des plus désopilantes « on gagne ou on gagne » ? Prémonitoire autant que
psychanalytique, ce slogan de campagne n'avertissait-il pas plutôt : « Je gagne ou je
m'accroche ? » Euphorie sondagière (la Sofrès) ou erreur d'analyse sur le report de voix du
peuple baoulé chrétien sur OUATTARA, le nordiste musulman, perçu par beaucoup comme
le père de la rébellion et de la dichotomie territoriale sur fonds ethno-régionaliste en 2002 ?
L'Histoire bégaie mais ne se répète pas, dit-on. Gbagbo qui s'étonnait d'un Milosevic têtu,
seul à « voir le pagne en noir quand dans le village tout le monde le voit blanc » saura t-il
tenir tête au front d'une partie des siens et de la communauté internationale ?
Rappel de l'Histoire, l'affaire Kragbé Gnabé, du nom du sécessionniste dans la région de
l'ouest de la côte d'ivoire, dont Gbagbo est originaire, revient aujourd'hui dans les
conversations. Sécessionniste en 1970, considéré à l'ouest comme un héros, un résistant avec
sa « proclamation aux tribus d'Eburnie » sans oublier « La loi organique de l'Etat
d'Eburnie », Kragbé Gnabé était de la race des durs qui hument l'odeur du sang dans l'extase
de la lutte, d'où ses mots désormais célèbres : « Mille morts à gauche, mille morts à droite,
moi j'avance. » Ou encore : « il faut se battre avec tous les moyens, même avec nos mains
nues, dussions-nous y mettre le prix en hommes et en sang. Le sang parle mieux aux masses,
car c'est le langage de la politique »
Pur sang bété, Gbagbo rêve t-il du même destin tragique que ce héros « guébié » tué par les
troupes d'Houphouët, une ethnie du grand groupe Krou avec les bété?
Le woody Gbagbo, aujourd'hui cerné de toutes parts, parviendra t-il à se tirer d'affaire ? Le
boulanger qui roulait ses adversaires à la farine est vu aujourd'hui comme un boucher au point
d'être menacé du sort de Charles Taylor a sorti l'antienne nationaliste de la deuxième
indépendance après la formelle des années 1960.
Intelligence situationniste, génie tactique non dénué de machiavélisme, Gbagbo a réussi à
transformer une défaite électorale en joute anticolonialiste et certains africains ont mordu à
l'appât de l'antienne populiste que les pouvoirs africains savent souvent sortir quand la
circonstance l'impose tout en continuant à être des suppôts des mêmes entremêlements de la
Françafrique. Gbagbo n'a-t-il pas reconduit les contrats de ceux qu'on appelle en Côte
d'Ivoire les (B&B), comprenez Bouygues et Bolloré tout en décorant le dernier d'ailleurs ?
N'a-t-il pas recruté comme communicants de sa campagne une boite connue pour ses entrées
dans la grande mare communicationnelle de la Françafrique ? Ses deux avocats, Vergès et
Dumas ne sont-ils pas des familiers de cette Françafrique que le premier dénonce ?
Eburniens ou ivoiriens, le temps des woodys est celui du SANG ! Hélas ! Quand l'on aime le
pouvoir plus que le peuple ! Quand le peuple lui-même n'est jamais innocent dans ce qui peut
lui arriver !
Et quand le woody choisit d'aller jusqu'au sang de l'ultime souffle, la mort donc, qui peut
l'en empêcher ?
Certes aucun esprit éveillé, appelé pour interroger le profond mal du Continent, ne peut
occulter le rôle colossal des réseaux exogènes dans la descente aux enfers de l'Afrique-
maman, mais nul intellectuel sérieux ne saurait dédouaner les politiciens ivoiriens dans le
délabrement sociétal de la Côte d'Ivoire. Le refus de la démocratie n'est-il pas le nouveau
paradigme sur lequel tant de contempteurs de la Françafrique pourraient réfléchir au lieu de
nous abreuver avec l'inusable antienne du « tout-toubab coupable » ?
Bien sûr que les enjeux géopolitiques, géoéconomiques et géostratégiques de la crise
ivoirienne dépassent les frontières de ce pays ! Bien sûr qu'il existe même une certaine
division du jeu international entre les puissances, les unes appuyant les autres dans leurs
sphères d'influences et d'intérêts respectives. Bien sûr que Licorne est en Côte d'Ivoire pour
les importants intérêts français malgré « le feu au pré carré ». Bien sûr que Gbagbo n'a pas,
du fait de la rébellion, eu le temps de travailler tranquillement. Bien sûr que c'est le même
OUATTARA qui le jeta avec sa femme en prison quand il était premier ministre. Bien sûr
qu'il y a, entre les acteurs de cette crise, beaucoup de ressentiments, de haines, donc une
dimension psychanalytique ! Bien sûr que les soutiens à OUATTARA ne s'agitent tous pas au
nom de l'éthique démocratique dont le cours se doit d'être irréversible. Mais au nom de quelle
cécité doit-on encourager le massacre, les enlèvements, les exécutions ? Le bloc nationaliste
et anticolonialiste en Côte d'Ivoire et ses enjeux doivent-ils se permettre le coup d'état
électoral pour nous proposer une tragique dyarchie au sommet ? N'existe-il pas une vie après
le pouvoir et surtout le sursaut d'une intelligence à reconquérir le pouvoir par des voix plus
nobles au nom de l'amour du peuple ?
Suffit-il que tout boulimique du pouvoir, non démocrate, batte le tam-tam de
l'anticolonialisme pour que les hordes non affranchies du tout-toubab battent pavé médiatique
pour applaudir la saison des pseudo-héros au prix d'un cimetière non de colons, mais de
pauvres populations ivoiriennes et africaines ? Un vrai nationaliste africain ne doit-il pas être
logiquement panafricain, sacralisant la vie des frères africains vivant en terre hospitalière
d'Eburnie dont il faut saluer l'historique esprit d'ouverture ?
Thucydide écrivait ceci, il y a des siècles : « Il est dans la nature de l'homme d'opprimer ceux
qui cèdent et de respecter ceux qui résistent. » ; « La manifestation du pouvoir qui
impressionne le plus les gens est la retenue. » ; « Un homme qui ne se mêle pas de politique
mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile. »
Il est bien probable que si les citoyens ivoiriens devaient faire le choix, la seconde pensée
serait certainement plébiscitée par eux.
Le sens de l'Histoire en Afrique n'est ni du côté de ceux qui, par réalisme, vendent leur âme à
l'occident ni du côté des dictateurs qui aiment le pouvoir plus que leur peuple mais de ceux
qui au nom de la constitution, patrimoine commun et sommet dans la hiérarchie des normes,
investie de la sacralité du pouvoir populaire, luttent contre la corruption, s'échinent à
moderniser, à bâtir, à rivaliser les pays émergents voire développés et qui, après le service à la
nation, se retirent dignement, ni satrapes ni hommes providentiels, juste humbles
serviteurs à la mission accomplie et qui savent transmettre le relais au nom de la
pérennité de la chaine des talents. Comme c'est déjà le cas au Ghana ! Obama n'a pas
choisi Accra sans raison ! Son message dépassait la simple éthique démocratique. C'était un
appel, en dépit de la réalité des réseaux internationaux mafieux, à limiter par la bonne
gouvernance économique et politique, la souffrance des populations africaines. La
reconnaissance de sa défaite par Cellou Dalein DIALLO a épargné tant de souffrances à la
Guinée. Acte dont la galanterie et la dignité méritent d'être saluées. La lutte contre l'occident
ne justifie pas toutes les impostures tragiques. Le confort du « Tout-Toubab » a montré ses
limites dans l'explication du profond mal africain. Tant que l'intellectuel africain ne sera pas
capable de mettre courageusement le doigt sur les responsabilités des satrapies locales, il ne
sera pas crédible, son regard sera trop partiel, victime du confort d'analyse du tout- toubab !
Et si l'on donnait le dernier mot à Yambo Ouologuem, premier africain lauréat du prix
Renaudot, avant Ahmadou Kourouma, Alain Mambackou et Thierno Monenembo, Yambo
Ouloguem, auteur du sémillant « Le devoir de violence », roman publié en 1968 quand son
auteur avait 28 ans : «Nos yeux boivent l'éclat du soleil, et, vaincus, s'étonnent de pleurer,
Maschallah ! oua bismillah !....Honte aux Hommes de rien ! »
Oui, les Hommes de ZERO RESPONSABILITE ! Perfection de l'innocence ! L'Innocence
des Adultes ! Devant l'Histoire et ses démons ! Quand l'on aime le pouvoir plus que le
peuple, n'est ce pas logique de sacrifier le peuple au pouvoir ?
Yaya TRAORE
Doctorant en sciences politiques, Paris II Assas, France
Email : yayakaiser2003@yahoo.fr
DEK aboubacrine
Assistant au département de mathématiques et informatique
à la Faculté de Sciences et Techniques de l'Université de Bamako.
Tel (00) 223 222 32 44
Fax (00) 223 223 81 68
B.P. E3206 Bamako-Mali
Cel1 (00) 223 643 49 64
Cel2 (00) 223 653 83 44
skype: djaladjo32
site: http://www.aboubacrine-assadek.com/

Kofi Annan : "Pas de développement sans sécurité, pas de sécurité sans développement, ni développement ni sécurité sans respect des Droits de l'Homme".

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