dimanche 29 juin 2008

Traite et travail des enfants : Une nouvelle proportion inquiétante en Afrique de l’Ouest

Droits Humains
Traite et travail des enfants : Une nouvelle proportion inquiétante en Afrique de l’Ouest
Nouvelle République, 29/06/2008 E-mail Imprimer

Depuis qu’il a été établi que les planteurs ivoiriens utilisaient dans leurs plantations des enfants maliens, burkinabé… victimes de traite, le cacao ivoirien a du plomb dans l’aile. Aujourd’hui, les autorités ivoiriennes comptent pourtant sur la manne cacaoyère pour relancer une économie ruinée par des années de guerre. Elles veulent donc coûte que coûte labelliser leur cacao en démontrant que l’utilisation des enfants est aujourd’hui un vieux souvenir. Et pourtant… !

Il faut rendre le cacao ivoirien compétitif par non seulement l’amélioration de sa qualité, mais aussi en donnant une meilleure image des planteurs. Si désormais une prime à la qualité est proposée aux acheteurs pour éviter à la Côte d’Ivoire de perdre annuellement des milliards de francs, il sera difficile de prouver que l’utilisation des enfants comme main d’œuvre dans les plantations ivoiriennes a cessé.

Ce fléau, après avoir reculé un moment à cause de la campagne sous-régionale et internationale de sensibilisation et de répression, prend aujourd’hui une ampleur dramatique. En effet, la traite des enfants en Afrique de l'Ouest «continue de prendre des proportions inquiétantes», déplorent des experts de neuf pays, récemment réunis en Côte d'Ivoire. Et cela malgré l'adoption de plusieurs accords et conventions multilatéraux de lutte contre ce fléau.

«Malgré nos efforts, il ne se passe pas un mois sans que nos forces de défense et de sécurité n'interceptent à nos frontières des enfants convoyés par des adultes indélicats à des fins d'exploitation», a déclaré Mme Jeanne Peuhmond, ministre de la Famille de la Côte d’Ivoire au cours d’une réunion à Grand-Bassam (30 km d'Abidjan). Celle-ci rassemblait, sur ce fléau, des experts venus du Bénin, Burkina Faso, Mali, Togo, Guinée, Niger, Côte d'Ivoire, Nigeria et du Liberia.

Inefficacité des mesures prises

La rencontre a débouché sur l'adoption d'un plan d'actions qui prévoit la promulgation de lois au niveau de chaque pays réprimant la traite des enfants. Cela est d’autant nécessaire qu’un accord multilatéral signé en juillet 2005 et mettant l'accent sur une collaboration transfrontalière pour mettre fin à l'impunité dont bénéficient les trafiquants, n'a pas permis de ralentir le traite. «C'est un phénomène qui prend de plus en plus d'ampleur dans la région», souligne un participant burkinabé qui lie cette accentuation à la pauvreté.

Ainsi, le 31 mai 2008, un convoi d'une trentaine d'enfants burkinabé âgés de 10 à 17 ans destinés aux vastes et riches plantations de la région de Soubré (350 km au sud-ouest d'Abidjan), capitale de la boucle du cacao, avait été arrêté par les forces de sécurité du Burkina Faso. Les enfants avaient été ensuite renvoyés dans leurs foyers.

C’est dire que la traite des enfants est loin d’être un fléau maîtrisé en Afrique de l’Ouest. Certes des efforts louables ont été réalisés par les Etats et leurs partenaires (Unicef, Lutrena de l’IPEC/BIT…), mais les trafiquants sont loin de baisser les bras. Et le plus souvent, ils réussissent à prendre la fuite quand les convois sont arrêtés par les forces de sécurité. La fin de la traite et du travail des enfants n’est donc pas pour bientôt.
Une main d’œuvre rentable

Cela est d’autant clair que la main d'œuvre enfantine est moins chère et les enfants sont par ailleurs moins regardants que les adultes. Ce qui fait que, malgré leurs engagements, les planteurs de cacao de l'ouest de la Côte d'Ivoire ont par exemple du mal à ne pas recourir à leur service.

Et comme le dit un représentant de l'Unicef en Côte d'Ivoire, «ces enfants qui perdent contact avec leurs familles en se trouvant dans un pays inconnu deviennent vulnérables et exposés à toutes sortes d'abus. L'inadéquation du système scolaire qui ne fournit pas de perspective d'emploi et la pauvreté poussent ces enfants à quitter l'école les exposant aux trafiquants». Dans la plupart des cas, le traite des enfants prend surtout deux formes: exploitation sexuelle ou travail pénible, souvent non rémunéré.

Victimes de pauvreté, de nombreuses familles doivent se résoudre à envoyer leurs enfants travailler ailleurs, en ville ou dans des pays «plus riches». Cet exode d’enfants non accompagnés expose les jeunes à de nombreux trafiquants peu scrupuleux ou à de tentantes promesses rarement tenues. Pour ceux-là, l’esclavage et la mendicité forcés ou la prostitution terminent souvent leur migration. Les enfants qui parviennent à atteindre leur localité d’accueil sans encombre n’en demeurent pas moins confrontés à des traitements et des conditions de travail extrêmes : violence, abus, horaire et tâches harassantes, sous-alimentation, etc.

La Côte d'Ivoire est la plaque tournante de cette traite, car étant le pays destinataire et pays de transit. Pour convaincre l’opinion internationale de leur engagement contre le fléau, les autorités ivoiriennes donnent toujours des chiffres difficiles à vérifier. Ainsi, selon le Comité national de lutte contre le traite et l'exploitation des enfants en Côte d'Ivoire, une centaine d'enfants ont pu être sauvés en 2005 grâce à la vigilance des forces de l'ordre qui ont intercepté des convois de trafiquants.

Maîtriser les migrations transfrontalières

La traite des enfants s’inscrit dans un contexte sous-régional de migrations transfrontalières de toutes sortes, en particulier pour des activités de commerce aisément assimilables à des traites en tout genre. Cette «économie de la fraude» se développe d’autant plus que les difficultés économiques et la pauvreté des pays poussent beaucoup de ses ressortissants à chercher leur salut dans le commerce.

En 2003, une demande des autorités du Mali est acceptée par l’Agence Canadienne du Développement International (ACDI). Un budget de 3 200 000 dollars est débloqué en faveur de la lutte contre la traite des enfants en Afrique de l’Ouest. Jusqu’à 2005, la mise en place de centres de transit permettait d’intercepter les enfants «migrants» et de les remettre à leur communauté. En 2005, cette expérience a été arrêtée car considéré peu efficace et ne répondant pas à tous les aspects du problème.

L’ACDI a alors réorienté son intervention vers un programme de prévention. En partenariat avec l’organisme Save the Children, l’ACDI travaille à sensibiliser parents, communautés et politiques aux dangers auxquels sont exposés les enfants migrants. Il s’agit d’un travail en amont, impliquant une compréhension des facteurs de la migration forcée des enfants et une campagne énergique de prévention. Des comités de jeunes et des associations collectives locales sont également mis en place pour comprendre, sensibiliser et éduquer, mais aussi réfléchir proactivement sur la traite des enfants, établir des contrôles et des suivis des enfants envoyés ailleurs. Des « relais-enfants» sont instaurés dans de nombreuses localités. Ils permettent aux enfants qui y travaillent de venir trouver refuge s’ils se sentent en danger dans leur lieu travail ou leur environnement «éducatif».

Le jeune peut prendre conseil auprès d’agents sur place sur les mesures à prendre pour améliorer ses conditions de travail. Il peut trouver une «marraine» qui intercèdera en sa faveur auprès de l’employeur, l’éducateur ou la famille. Dans ces relais, un suivi des enfants est assuré, minimisant ainsi son exposition à de trop nombreux abus.

Ce programme a eu visiblement de bons résultats avec une diminution sensible de la traite d’enfants dans certaines collectivités des zones rurales du Mali et du Burkina Faso.

N’empêche qu’un dialogue avec les plus hautes autorités politiques est nécessaire pour identifier et affermir l’intérêt des décideurs des pays de l’Afrique de l’Ouest à remédier à la traite au travail des enfants sur leurs territoires et à instaurer des mesures efficaces pour enrayer le fléau socio-économique. Une démarche longue et lourde qui se met en place petit à petit et qu’il faut soutenir et qui doit être suivi de près par l’ensemble des acteurs de la lutte contre la traite et le travail des enfants en Afrique de l’Ouest.
Alphaly

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