samedi 5 janvier 2008

Lisbonne 2007: L'APE extravertit et divise l'Afrique

LE BLOG DE Benoît ILLASSA
C'est d'être inutile, que de n'être utile qu'à soi-même

Vendredi 4 janvier 2008
Lisbonne 2007: L'APE extravertit et divise l'Afrique
Bimensuel Catholique de Doctrine et d'Information



Lisbonne 2007: L'APE extravertit et divise l'Afrique



Le sommet de Lisbonne du Week-end dernier, tenu sept ans après une première édition en 2000 au Caire, avait pour ambition d'inaugurer un véritable “partenariat” entre l'Europe et l'Afrique : « Ce sommet est un sommet entre égaux. Nous sommes tous égaux ici » a déclaré le premier ministre portugais, et président en exercice de l'Union européenne, José Socrates, lors de la cérémonie d'ouverture. De fait, les 27 pays européens et les 53 Etats africains ont adopté “formellement” leur stratégie pour établir une relation “d'égal à égal” qui comprend quatre axes principaux : Paix et sécurité ; Gouvernance et Droits de l'homme ; Intégration des marchés et des régions ; Développement. Cependant, nous voulons revenir, dans les lignes qui suivent, sur la passe d'arme entre les pros et les anti “Accords de Partenariat Economique” (APE), au cours des débats, autour des enjeux et des impacts de ceux-ci.



Tout a commencé en juin 2000 à Cotonou avec la signature des Accords de coopération entre l'Union européenne et les pays ACP, les ex-colonies d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Avant cette date, les marchandises provenant de ces pays entraient en Europe quasiment sans droit de douane, à l'exception de quelques produits sensibles pour les producteurs européens comme la banane, le sucre ou la viande contrairement aux marchandises provenant des autres pays, y compris des autres pays pauvres.

En 1986, l'introduction des produits agricoles – dont les ACP sont d'importants exportateurs – dans les négociations du Gatt, l'ancêtre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) remettait en cause ce privilège. En effet, en vertu de la clause dite de la nation la plus favorisée, le Gatt obligeait les Etats membres à traiter tous les autres pays de la même manière sur le plan douanier. La seule exception tolérée à cette règle est le système de préférences généralisées, un tarif douanier préférentiel appliqué à tous les pays en développement, sans distinction.

Par la suite, l'OMC établira le libre-échange comme règle efficace d'une nouvelle relation dite de réciprocité : les pays ACP doivent, eux aussi, accepter les exportations de l'Union européenne sans droit de douane. La convention de Cotonou avait prévu que ces accords de libre échange devront être négociés et signés avec six zones régionales couvrant l'ensemble des ACP – Caraïbes, Pacifiques, Afrique de l'Ouest, du Centre, de l'Est et australe – avant le 31 décembre 2007, terme de la dérogation accordée par l'OMC. Au-delà, et sans signature des APE, c'est le régime de droit commun qui s'appliquera et qui mettra sur un pied d'égalité tous les pays en développement. Aujourd'hui, la banane camerounaise, par exemple, ne s'exporte en Europe que grâce aux droits de douane de 176 euros par tonne appliqués aux bananes d'Amérique centrale, bien plus compétitives. Sans cet avantage, les producteurs camerounais de bananes tout comme les horticulteurs kenyans ne pourront pas faire face à terme à la concurrence directe des autres Etats non ACP. En revanche, l'Union européenne serait obligée d'imposer des droits de douane sur les exportations des pays à revenus intermédiaires qui n'auraient pas signé d'APE. Autrement dit, les APE portent en eux-mêmes les germes de la division des ACP.

En effet, face à une négociation plus compliquée que prévu et pour respecter le délai imposé par l'OMC, l'Union européenne a proposé le 23 octobre 2007, la signature d'un APE “allégé” qui ne porterait que sur la libéralisation du commerce des biens et reporterait à 2008 la discussion sur les services (télécommunications, banque, assurance, transports…) mais qui prévoit aussi des compensations pour les pertes de recettes douanières. C'est donc dans ce contexte, que la Côte d'Ivoire, pays à revenus intermédiaires et grand exportateur de Cacao, a signé le 7 décembre 2007, à Abidjan, un Accord intérimaire de partenariat économique comprenant notamment un accès au marché pour les marchandises compatible avec les règles de l'OMC et des dispositions relatives à la coopération au développement. Cette décision unilatérale qui se justifie par la crainte du paiement probable de 700 millions d'euros par an de taxes sur ses exportations vers l'Union européenne fragilise néanmoins la solidarité régionale en Afrique de l'Ouest. Tout porte à croire, en effet, que la Côte d'Ivoire relativise les pertes éventuelles de l'Etat sénégalais, par exemple, si celui-ci signait l'APE en sa forme actuelle : « J'ai eu à faire une évaluation de l'incidence des APE sur le budget. Elle nous montre que c'est à peu près 25% des recettes que nous allons perdre… Quelque part, il y a une contradiction entre l'avènement des APE et les OMD. Parce que si un pays perd 25% de ses ressources, c'est autant de dépenses en moins à caractère social et autant de risque d'augmentation de la pauvreté dans le pays »(Ibrahima Sarr, ministre sénégalais en charge du budget, lors de la présentation de la loi de finance 2008 au parlement sénégalais). Autrement dit, la baisse des revenus des Etats africains, suite à la signature de l'APE, les empêchera d'intervenir efficacement sur la croissance économique et la réduction de la pauvreté.

« Au bout de ce forcing, ce sera une victoire certes, mais une victoire à la Pyrrhus, fondée sur les divisions, aux coûts dramatiques pour les populations rurales africaines et les industriels africains » avertit Alpha Oumar Konaré, président de la Commission de l'Union africaine. En effet, l'APE ne manquerait pas de nuire à l'agriculture familiale africaine, par exemple, dans la mesure où il mettrait en concurrence les productions agricoles d'Afrique et celles importées à bas prix de l'Union européenne, parce qu'insuffisamment voire pas du tout taxées aux frontières . « Le secteur agricole européen jouit […] d'une productivité bien plus élevée et bénéficie de soutiens publics importants, si bien que la surproduction européenne peut être exportée à moindre coût vers d'autres régions. Résultat : les produits européens concernés, comme les céréales, le lait, les légumes ou certaines viandes, sont finalement vendus moins chers sur les marchés des pays ACP que les productions locales ! » (Jean Ziegler, « L'Europe favorise la faim en Afrique » in Libération du 16 octobre 2007). Sur le plan industriel, le libre échange préconisé par les APE risquerait de provoquer une désindustrialisation de l'Afrique de l'Ouest. Ainsi, le secteur textile, qui pourrait être un prolongement naturel de la production du coton ne se développera dans les pays producteurs de coton, comme le Bénin, que s'il est suffisamment protégé des importations européennes de vêtements à bas prix.

Pour autant, le développement économique de l'Afrique ne dépend pas seulement de l'évolution des recettes douanières – source de revenus et d'extraversion – mais aussi de la stabilité politique et juridique, de la densité des infrastructures, du niveau et de la stabilité des taux de change, de l'harmonisation des politiques économiques entre Etats voisins et de l'accroissement des échanges entre eux. Or, les APE risquent d'affaiblir une intégration régionale qu'ils ambitionnent pourtant de promouvoir : « Si les pays côtiers ouvrent complètement leurs marchés agricoles aux produits européens, les pays sahéliens producteurs de bétail perdront leurs débouchés » affirme Benoît Faivre-Dupaigne, économiste à l'Iram. Rappelons que les Etats européens, comme les Etats-Unis ont mis des décennies à construire leurs marchés intérieurs avant de les ouvrir progressivement à l'international. « Sinon, soyons sûrs que les remises en cause ne tarderont pas, parce que de plus en plus les populations africaines refuseront de subir. Personne ne nous fera croire que nous n'avons pas le droit de protéger notre appareil économique » (Alpha Oumar Konaré)

A l'évidence, les méthodes brutales de la Commission européenne entretiennent en Afrique, le ressentiment contre une Europe de moins en moins perçue comme un partenaire au développement et de plus en plus comme une ancienne puissance coloniale arrogante et égoïste. Comme l'affirme, Sanogo Ganto, éleveuse au Burkina Faso, « l'Afrique a de moins en moins peur de dire non, signe que les choses commencent peut-être à changer ».



Jean Joachim Adjovi

Archevêché de Cotonou
par illassa.benoit publié dans : Politique Africaine
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