jeudi 29 novembre 2007

Vins de palme, jubilations nègres et cultures

Mardi 27 novembre 2007
Vins de palme, jubilations nègres et cultures
Vins de palme, jubilations nègres et cultures

Quelles que soient les variantes de la dénomination locale qu’il emprunte sans sourciller, il est en quelque sorte un pilier culturel populaire de ces aires d’existence piétinées et à la fois extatiques, celles des jubilations nègres. Jubilation et culture s’entend. Il ? Celui qui inspirait à Emmanuel Dongala, écrivain congolais l’intitulé d’un recueil de nouvelles qui n’arrête pas de revenir dans l’intérêt des amateurs de lecture, le fameux Jazz et Vin de palme. Celui qui, poncif lourdingue mais à la réputation tout sauf usurpée, pousse dans tous les interstices laissés entrouverts par les descriptions littéraires ou journalistiques des Afriques et des Diasporas, épuisées et ivres d’un feu incandescent intérieur, ponctuelles au rendez-vous pittoresque du déficit.

Le coupable se nomme barbarement elaeis guineensis, communément désigné comme palmier à huile en Afrique. Ce continent qui semble être son foyer originel d’où peut-être il se serait déplacé vers les Amériques, l’Asie, … D’une prodigalité hors du quotidien, il prête sa sève à fermentation, son fruit cette drupe charnue appelée palmiste à la fabrication de deux variétés d’huile. L’huile de palme qui provient directement du palmiste se distingue de l’huile de palmiste issue de l’amande contenue dans le noyau des noix de palme.

La grande répartition géographique du palmier à huile en Afrique s’est accompagnée de celle de l’institution populaire du vin de palme, ambassadeur malgré lui des ivresses africaines, des plus tristes aux plus réjouissantes opportunités de délire. En fait l’économie locale du vin de palme va de l’affaire domestique, récolte et principalement autoconsommation communautaire, à l’artisanat ou à la semi industrie des centres urbains approvisionnés par une démultiplication d’intermédiaires. Quelques fois avec des risques mal maîtrisés sur la conservation, la qualité gustative de la sève alcoolisée.

Selon les pays et cultures, des particularités vont se greffer à l’environnement vin de palme, des codes sociaux, des signifiants s’arc-boutent sur les échanges sociétaux entourant l’amont et l’aval de sa consommation. En Casamance ce sont les hommes qui récoltent et plutôt les femmes qui fabriquent les huiles. Chez certains peuples en Côte d’Ivoire, le vin de palme entre dans la liturgie des rituels collectifs appelant à la communion du groupe, autour des ancêtres, des mânes protecteurs.

Chez les Agba Sakiaré par exemple, cette consommation collective n’est pas neutre, catharsis ou prétexte au rappel des règles, des civilités, des interdits, elle martèle sans le dire des axes identitaires profonds abordés par le détour. Des libations de vin de palme existent pour entrer en contact avec des divinités, demander un geste surnaturel.
Signe d’un usage polyvalent, ce vin compose souvent les incontournables symboles de la dot que doivent offrir les fiancés à la famille de leur préférée. Dans les anciens royaumes, chez les Kuba de RDC, le vin était consommé dans des coupes en bois, cephalomorphes, exécutées avec une esthétique brillante dans les ateliers royaux qui pourvoyaient souvent les notables et la cour.

Jusqu’à la façon d’extraire le vin qui diffère selon les peuples. Certains abattent le palmier d’autres grimpent dessus et l’incisent suffisamment pour recueillir la sève. Elle fermentera en peu de temps mais aura laissé s’échapper une boisson peu alcoolisée, proche d’un jus de fruit, distincte du vin de palme à proprement parler que son amertume désigne aux «anciens» comme la vraie boisson des «hommes».

De plus, le fruit du palmier à huile se prête à utilisation gastronomique au Cameroun et en Afrique centrale où le noyau, sa pulpe entre dans la composition de mets typiques.

Le vin de palme, une culture en soi, un rythme sociétal, un organisateur collectif, fini cependant par symboliser le vin du pauvre, portant la charge de ces turpitudes et aberrations africaines que seule la paupérisation et son enracinement expliquent, refuge idéal pour les surnuméraires qui subissent sans pouvoir réagir un tant soit dignement, sur le terrain de leurs précarités et indigences. Il pourrait pourtant être la ressource de base d’industries de fabrication d’huiles, de savon, d’une diversification industrielle choisie, lancée à la recherche de nouveaux produits, nouveaux usages, nouveaux marchés, en gardant ses particularités de lien identitaire et culturel.

Etonnant cordon de liaison entre le continent et ses diasporas, américaines et européennes où il est très apprécié, le vin de palme, ses cultures, ses racines profondes et ses vicissitudes témoigne encore, lui au moins, d’envies ne seraient-ce que résiduelles, de jubilations existentielles résistantes.

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