lundi 26 novembre 2007

Les cadres béninois sont-ils tarés ?

Lundi 26 novembre 2007
Les cadres béninois sont-ils tarés ?
Les cadres béninois sont-ils tarés ?

L’expression revient : « Les cadres béninois sont tarés ». Une expression que nous devons à Mathieu Kérékou, une expression qui a fait une longue carrière avec lui, une expression qu’il semble encore tenir pour sa vérité. En effet, au sortir de l’audience que le Président Boni Yayi lui a accordée, jeudi 22 novembre 2007, Mathieu Kérékou a eu la dent dure au sujet nos cadres ainsi tenus pour responsables des maux qui accablent notre pays.

Faut-il suivre Mathieu Kérékou dans ce jugement péremptoire, dépréciatif et dévalorisant ? Avant toutes choses, convenons de savoir ce que les mots veulent dire. Est estimé être taré, selon le dictionnaire, celui qui est atteint d’une tare physique ou psychique, les synonymes du mot étant « dégénéré », « débile », « idiot ». Et le mot tare signifie « ce qui diminue la valeur, le mérite de quelqu’un, un grave défaut. »

Concédons à Mathieu Kérékou, au regard de son parcours, de sa longue expérience du pouvoir, qu’il connaît quelque peu nos cadres. Il les a côtoyés. Il les a pratiqués. Il les a vus à l’œuvre, aussi bien dans leur bassesse que dans leur grandeur. Il les a observés dans leurs contorsions et acrobaties pour obtenir un avantage. Il les a éprouvés dans leur appétit vorace de prédateurs impénitents. Il les a saisis dans leur passion à se combattre, dans leur détermination à s’anéantir au nom d’intérêts nauséabonds.

[Suite:]

Quand nous parlons de cadres, nous pensons davantage aux principaux animateurs de l’administration, de l’Etat, des instances où se préparent et où se prennent les décisions qui engagent le présent et l’avenir du pays. Ces cadres, de par leur position, de par leurs responsabilités, de par la parcelle de pouvoir qui leur est conférée ou concédée sont censés être, à travers l‘Etat, les métronomes de la vie nationale, marquant la mesure d’une musique qui n’est que celle du Bénin au travail, du Bénin sur le chemin de son développement.

La première remarque à faire, au regard des dysfonctionnements sans nombre que nous connaissons dans la marche générale du pays, c’est que la plupart de nos cadres sont mal formés. Ils sont passés par l’université, avec force doctorats et sont fiers qu’il en soit ainsi. Mais ils ignorent superbement que l’université, qui dispense des connaissances générales, ne forme pas à un métier. Ils sont passés par des écoles professionnelles, avec force BTS ou DSS et sont fiers qu’il en soit ainsi. Mais ils ne sont pas formés selon les besoins spécifiques d’un marché ou en fonction des tâches et des missions propres aux sphères de responsabilité où ils sont appelés à s’accomplir.

La deuxième remarque à faire, au regard des performances médiocres de notre administration, c’est la faible capacité de nos cadres à se renouveler, à s’adapter aux réalités d’un monde qui change, à anticiper le futur. Les salaires qui sont généralement faibles ne motivent pas. La corruption qui gangrène tout est devenu un sport agréablement et universellement pratiqué. Retard, absentéisme, laxisme, tricherie, magouille et politisation à outrance s’ordonnent comme les guirlandes naturelles d’un système construit au fil des ans et matérialisé en une bureaucratie brouillonne, paresseuse, paperassière et inefficace.

Nous ne devons pas oublier que nous avons préféré l’avancement automatique à l’ancienneté, à l’avancement au mérite. Nous ne devons pas ignorer que les technologies de l’information et de la communication ont tout le mal du monde pour pénétrer le système et y prendre pied. Nos cadres, frappés par un archaïsme desséchant, se montrent réticents à travailler en réseau à l’interne ou à s’ouvrir à l’intelligence et à la mémoire de l’humanité qu’est l’internet. Nous ne devons pas banaliser le fait que notre administration soit sans mémoire, l’état déplorable dans lequel se trouvent nos archives en dit long sur cet état de chose. Nous ne devons pas fermer les yeux sur le fait que la plupart de nos cadres rechignent à se cultiver. En dehors de leurs lectures professionnelles, dans le cadre strict de leur travail, ils sont fâchés avec le livre. Nous ne devons pas écarter le fait que la plupart de nos cadres ne parlent pas anglais.

La troisième remarque à faire, au regard de la crise profonde qui secoue notre administration, crise marquée surtout par un divorce entre cette dernière et le citoyen, mal accueilli, mal traité, mal servi et systématiquement racketté, c’est qu’il manque trois boulons majeurs à la plupart de nos cadres, malgré la longueur et l’épaisseur de leur CV. On comprend qu’ils ne puissent offrir le visage rassurant et serein d’hommes et de femmes parfaitement au fait et au coeur des problèmes de développement de leur pays.

L’immense majorité de nos cadres, d’une part, n’ont pas été moulés dans les valeurs morales qui aident à avoir une claire perception du bien et du mal, à agir dans le respect de la loi morale et dans le droit fil de l’intérêt général. La plupart de nos cadres, d’autre part, n’ont pas été formés pour sentir et comprendre, en tous temps et en tous lieux, la grandeur de l’Etat à travers ce que cela exige de civisme et de patriotisme. La plupart de nos cadres, enfin, n’ont pas été formés pour développer un sens sourcilleux du service, c’est –à-dire se sentir plus dans l’exaltation du devoir de rendre service aux autres que dans la revendication d’un droit au salaire, avantages et privilèges compris.

Après ce portrait robot de nos cadres, qui douteraient encore que ceux-ci soient malades, souffrants, pour tout dire « tarés » ? Connaître les maux dont on souffre et les tares que l’on traîne, c’est s’engager sur la bonne voie, la voie de la guérison.

Jérôme Carlos
La chronique du jour du 26 novembre 2007
par illassa.benoit publié dans : EDITORIAL

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